Catégorie : Musique

  • « Chopin au Jardin – 2024 » au Parc Montsouris (Wojciech Kruczek, piano)

    « Chopin au Jardin – 2024 » au Parc Montsouris (Wojciech Kruczek, piano)

    Nouveau dimanche du festival « Chopin au jardin » au parc Montsouris. Il fait grand beau temps aujourd’hui. C’est au tour de Wojciech Kruczek de se produire. Jeune pianiste polonais virtuose, multi-primé dans différents concours. Il joue pour la première fois à Paris dans une atmosphère estivale bon-enfant. Coiffure années 1930, grosses lunettes, il porte beau son nœud-papillon sur un costume claire à pochette et il nous emballe avec des pièces de Chopin (jouées sans partition) et leurs cascades de notes si dynamiques. Lors des passages primesautiers de cette musique de cœur il suit le rythme presque jazzy avec de légers mouvements des épaules. Il salue les quatre côtés du kiosque avec un large sourire entre chacune des pièces. Il est l’air heureux et détendu, nous aussi.

    Le Nocturne op. 48 amène un peu de tragique dans l’atmosphère avant le final éclatant et joyeux de la Polonaise op. 53. Quel plaisir que ce festival et ces pianistes invités de si grand talent.

    CHOPIN au jardin, Wojciech KRUCZEK (23/06/2024)

    Programme

    • Polonaise en sol bémol majeur, op. posthume
    • Fantaisie sur des airs polonais en la majeur, op. 13
    • Quatre Mazurkas, op. 30
    • n° 1 en do mineur
    • n° 2 en si mineur
    • n° 3 en ré bémol majeur
    • n° 4 en do dièse mineur
    • Étude en ut mineur, op. 10 n° 12 (Révolutionnaire)
    • Grande Valse brillante en mi bémol majeur, op. 18
    • Nocturne en do mineur, op. 48 n° 1
    • Polonaise en la bémol majeur, op. 53 (Héroïque)

  • « Chopin au Jardin – 2024 » au Parc Montsouris (Aleksandra Bobrowska, piano)

    « Chopin au Jardin – 2024 » au Parc Montsouris (Aleksandra Bobrowska, piano)

    Les villes de Varsovie et de Paris s’unissent chaque veille d’été pour organiser un festival Chopin sous le kiosque du parc Montsouris. C’est le quinzième anniversaire cette année, chaque dimanche après-midi du mois de juin se succèdent des pianistes, généralement polonais si l’on en juge par leurs noms pleins de consonnes. Aujourd’hui c’est Aleksandra Bobrowska qui se produit sur un piano à queue abrité des intempéries sous l’abri. A défaut d’acoustique appropriée de ce lieu en plein air, l’instrument est légèrement sonorisé pour que les spectateurs dispersés autour du kiosque soient dans les meilleures conditions possibles. Le résultat est techniquement parfait. Et il est artistiquement époustouflant. La musique de Chopin se prête magnifiquement à cet environnement champêtre et guilleret. Les cris des enfants qui jouent au manège pas loin et ceux des perruches vertes qui volètent entre les arbres au-dessus s’accordent bien avec l’atmosphère joyeuse et le déluge de notes. Valses et mazurkas jouées de mains de maître nous emportent bien loin dans toute la profusion et la légèreté de cette musique et nous font oublier les quelques gouttes de pluie qui font sortir les parapluies des spectateurs.

    CHOPIN au jardin, Aleksandra BOBROWSKA (16/06/2024)

    Programme

    Contredanse en sol bémol majeur, op. posthume

    Galop en la bémol majeur, op. posthume (Galop Marquis)

    Trois écossaises, op. 72 n° 3

    Polonaise en la majeur, op. 40 n° 1 (Militaire)

    Valse en la mineur, op. posthume

    Valse en mi mineur, op. posthume

    Valse en do dièse mineur, op. 64 n° 2

    Valse en ré bémol majeur, op. 64 n° 1 (Minute)

    Grande Valse brillante en mi bémol majeur, op. 18

    Polonaise en ré mineur, op. 71 n° 1

    Mazurka en si bémol majeur, op. 7 n° 1

    Mazurka en la mineur, op. 17 n° 4

    Mazurka en do majeur, op. 24 n° 2

    Mazurka en ré majeur, op. 33 n° 3

    Mazurka en do dièse mineur, op. 63 n° 3

    Polonaise en la bémol majeur, op. 53 (Héroïque)

  • Angus & Julia Stone – 2024/06/15 – Le Grand Rex

    Angus & Julia Stone – 2024/06/15 – Le Grand Rex

    La sympathique fratrie australienne folk Angus & Julia Stone revient avec un nouvel album : Cape Forestier, et une tournée mondiale qui passe ce soir par le Grand Rex.

    Un grand tapis est installé au centre de la scène, pointe vers le public, sur lequel se répartissent les musiciens, tous assis sur des chaises de bistrot. Des lampes et lampadaires sont réparties de-ci de-là, la scène est surmontée par d’autres luminaires multicolores. On se croirait dans le salon d’une maison de bucheron du bush australien, il ne manque que le feu de cheminée. Julia est vêtue d’une longue robe dans les verts, recouverte d’un voile vaporeux. Angus a réduit son système pileux, cheveux et barbe, qu’il affichait plutôt fourni lors des tournées précédentes. Leur guitariste reste dans la totale coolitude, queue de cheval et chapeau de cow-boy, alternant la guitare avec la slide guitare, en passant par le banjo, avec nonchalance. Ses quelques solos discrets sont la marque d’un vrai talent. La bassiste vient d’Auckland, la batteuse est de Sidney, elles assurent aussi les chœurs.

    Angus & Julia Stone (tounée 2024)

    Leur nouveau disque est inspiré par les grands espaces, ceux de l’océan, mais aussi ceux des sentiments et de l’introspection. Il a été écrit et enregistré dans le studio de Sugarcane Moutains, installé dans le manoir d’Angus à Murwillumbah sur la côte est de l’Australie. Les photos du lieu parsèment le livret du CD et donnent une idée de l’atmosphère feutrée des compositions. D’autres chansons furent écrites au hasard des chambres d’hôtel fréquentées lors de leurs tournées. Comme toujours, ils autoproduisent leur musique qui est donc réellement issue de leur créativité qui assemble simplicité et élégance. Sur leur site web ils écrivent :

    Cape Forestier, our latest record, holds a really special place in our hearts – a chapter in the ever-unfolding book about the road we’re traveling together.

    It feels reminiscent of our earlier records in terms of style; there’s a real acoustic rawness to the sound. However, the songwriting and performances are naturally tied to the humans we are right now, with all the branches of experience hanging in there. We couldn’t be more excited to share this music. It’s been an incredible experience writing and recording these songs together.

    Le concert commence avec cette longue mélopée, Santa Monica Dream, extraite de leur premier album, chantée en duo sur des notes de guitare toutes simples. La voix de Julia est accompagnée en sourdine par Angus, merveilleux duo fraternel. Il est question de souvenirs enfantins, de ceux que l’on traîne toute une vie, de choses qui furent et d’êtres que l’on aimât, que l’on trompa, que l’on quitta mais qui restent vivaces au plus profond de nos mémoires.

    You tell me stories of the sea
    And the ones you left behind
    Goodbye to the roses on your street
    Goodbye to the paintings on your wall
    Goodbye to the children we’ll never meet
    And the ones we left behind

    Le ton est donné avec cette ballade mélancolique sortie en 2010, comme pour rappeler l’inspiration originelle du groupe malgré quelques incursions plus électriques et rythmées au cours des albums. Losing You est le premier extrait de leur dernier disque. Encore une histoire de fuite et de séparation, de regrets et de poursuite. Down to the Sea est le single de ce CD, posé sur une rythmique douce et entraînante. Cape Forestier interroge à nouveau sur nos origines et nos destinations, un joli solo de guitare électrique nous montre la voie vers un destin apaisant.

    Julia délaisse sa guitare de temps en temps pour jouer d’un petit clavier posé sur un guéridon, ou elle s’empare d’une trompette de la main droite sans lâcher sa guitare de la gauche. Elle demande l’aide des spectateurs pour une reprise de la chanson de Joe Dassin Aux Champs-Elysées et fait revenir Solann qui a assuré la première partie pour l’interpréter en sa compagnie. Ce fut difficile nous dit-elle, d’apprendre ce texte en français, elle apprécie d’autant plus le partage avec le public parisien qui le lui rend bien. Derrière un look d’éleveur de l’Outback en gros godillots Angus affiche sa grande finesse. Il a un toucher de cordes très singulier, sa main droite les effleurant en restant à plat. Sa voix se perd un peu dans le lointain lorsqu’il s’éloigne du micro en accompagnant sa sœur.

    Avant Wedding Song, Julia raconte que, lorsqu’ils étaient enfants, elle et Angus écoutaient leurs parents qui leur ont enseigné la musique, classique et folk, et qui chantaient dans des groupes de reprises pour des mariages ou autres cérémonies où ils jouaient les Beach Boys, Dylan, Neil Young… Et justement, Wedding Song a été écrite par Angus à cette époque, lorsqu’il avait 15 ans, puis ressortie des cartons pour le disque de 2024.

    Le show se termine sur le très beau Big Jet Plane qui nous ramène au point de départ, celui de l’album Down the Way.

    Le rappel est une reprise de Neil Young, Harvest Moon, l’un des inspirateurs du duo. Elle est jouée par tous les musiciens du groupe réunis, debout, sur le bord de la scène. Une merveilleuse chanson d’amour dédiée aux rêveurs :

    Come a little bit closer, hear what I have to say
    Just like children sleeping, we could dream this night away
    But there’s a full moon rising, let’s go dancing in the night
    We know where the music’s playing, let’s go out and feel the night

    Leurs deux voix si joliment posées font penser à des duos célèbres comme celui de Simon & Garfunkel ou aux harmonies vocales produites par les Beach Boys. Angus et Julia ont parfois tourné séparément mais c’est ensemble qu’ils réussissent cette fusion magique de leurs voix légères, éthérées, profondes, souvent à la limite de la brisure.

    Angus & Julia Stone (Sugarcane Mountains studio)

    Le Grand Rex fond sous le charme de ce duo si séduisant dont la musique coule de source comme une évidence pleine de douceur. Julia rend un hommage appuyé à son petit frère et on ne peut s’empêcher de penser au caractère légèrement incestueux de cette fratrie qui coécrit des chansons d’amour et de rupture, les met en musique et les interprète ensemble sur les scènes du monde. C’est leur histoire à deux qui est aussi à l’origine de cette musique, c’est leur complicité qui permet cette interprétation si touchante.

    Setlist : Santa Monica Dream/ Losing You/ Yellow Brick Road/ Nothing Else/ Just a Boy/ Flowers (Miley Cyrus cover)/ Draw Your Swords/ Down to the Sea/ Private Lawns/ Cape Forestier/ Wherever You Are/ Bella/ Les Champs-Élysées (Joe Dassin cover) (with Solann)/ The Wedding Song/ Love Song/ For You/ Chateau/ Big Jet Plane

    Encore : Harvest Moon (Neil Young cover)

    Warmup: Solann

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    https://leclaireur.fnac.com/article/cp63834-rencontre-avec-angus-julia-stone-on-ressent-le-besoin-de-refaire-de-la-musique-ensemble

  • Beth Gibbons – 2024/05/28 – Salle Pleyel

    Beth Gibbons – 2024/05/28 – Salle Pleyel

    Beth Gibbons (59 ans), la si mystérieuse et sincère chanteuse du groupe de trip-hop Portishead revient à Paris dans le cadre d’une tournée mondiale pour la sortie de son deuxième album solo : Lives Outgrown dont le titre (Des vies dépassées) marque bien les rivages introspectifs et mélancoliques sur lesquelles vogue toujours cette artiste si attachante. Elle fait partie de la bande de Bristol (Royaume-Uni) qui a lancé le mouvement trip-hop (Massiv Attack, Tricky…), une musique sombreet glaçante marquée par une rythmique urbaine obsessionnelle. La légende veut qu’elle ait rencontré Geoff Barrow dans la salle d’attente d’une agence de recherche d’emploi en 1991 et qu’ensemble ils aient décidé de créer Portishead avec Adrian Utley. Avec quelques autres musiciens (dont le batteur de Radiohead) le groupe a créé trois albums majeurs entre 1994 et 2008, réussites dans lesquelles le chant de Beth et sa participation aux compositions et à l’écriture des morceaux ne fut pas pour rien. Portishead semble retiré du monde la musique pour le moment mais qui sait s’ils ne reviendront pas un jour ?

    Beth Gibbons avait déjà sorti un premier disque solo en 2002, Out of Season, en collaboration avec Rustin Man ex-bassiste du groupe Talk Talk : une réussite. 22 ans plus tard, Lives Outgrown est aussi le fruit d’une collaboration avec Lee Harris, le batteur de Talk Talk, et James Ford, producteur d’Artic Monkey, Blur… Une seconde réussite vertigineuse. Elle a aussi participé à nombre d’albums, dont celui de Jane Birkin en 2004 : Rendez-Vous.

    Peu sensible à son apparence, elle apparaît depuis 30 ans toujours vêtue des même jeans-baskets et pull foncé un peu informe. Elle n’a pas non plus changé de coiffure depuis ses débuts avec ses cheveux roux et raides. Et elle marque toujours la même timidité face à son assistance. Elle se tourne souvent vers le fond de la scène lorsqu’elle ne chante pas, ou même stationne devant son claviériste, dos au public, comme si la vue de celui-ci la troublait. Autrefois elle fumait beaucoup sur scène, on dirait qu’elle a arrêté. Les lumières sont toujours tamisées et on sent qu’elle se cache un peu dans l’intimité de ce clair-obscur. Lorsqu’elle chante elle s’accroche à son micro avec les deux mains. Celui-ci est placé un peu plus haut que sa bouche alors elle est tendue vers lui et paraît comme une hirondelle solitaire sur son fil, prête à une grande migration vers l’inconnu.

    Derrière elle, sept musiciens sont déployés en arc-de-cercle, comme pour l’entourer et la soutenir, mais elle est seule au milieu de la large scène de la salle Pleyel : Eoin Rooney – guitares, Emma Smith et Richard Jones – violon et alto (mais aussi guitares sur certains morceaux, Tom Herbert – bass, Jason Hazeley – claviers, Howard Jacobs (véritable homme-orchestre) – percussion, flute, sax, vibraphone, gong, guitare frappée avec des baguettes et bien d’autres instruments bizarres, James Ford – batterie. Tous ces musiciens dévoués à leur chanteuse-compositrice si fragile assurent aussi les chœurs.

    Le show démarre sur Tell Me Who You Are Today, une intro toute en douceur jouée subtilement, comme en sourdine, sur laquelle s’élève la voix plaintive de Beth pour nous dire cette complainte.

    If I could change the way I feel
    If I could make my body heat

    Free from all I hear inside

    Come over me
    Listen to me

    Burden of Life qui est joué ensuite est aussi un long questionnement musical sur le poids de la vie que l’on porte sans fin mais qui a au moins l’avantage de ne jamais nous laisser seuls… Puis I’m Floating on a Moment qui nous dit l’impossibilité de comprendre où nos pas nous mènent (All going to nowhere/ To afraid… to be free) avant une reprise de l’album son premier album solo et le déchirant Lost Changes sur l’instabilité du monde et des sentiments alors que l’amour passé était si doux comme le léger sifflement qu’elle prodigue dans son micro sur le pont du morceau.

    We’re all lots together
    We’re fooling each other…

    And all that I want you to want me
    That way that you used to
    And all that I want is to love you
    The way that I used to

    La musique est mélancolique comme une larme salée qui coule sur la joue devant le temps qui passe. Les musiciens sont unis dans la douceur et la délicatesse pour accompagner cette voix unique. L’atmosphère est feutrée dans les lumières le plus souvent bleu électrique. Beth Gibbons n’a pas voulu bien entendu copier les rythmes du trip-hop et son folk sombre se déploie sur des percussions plus classiques, discrètes, qui encadrent parfaitement l’ensemble. Les cordes amènent aussi leur touche originale et parfois lancinante, avec un petit côté oriental qui pimente cette musique.

    Beth ni ses musiciens ne manifestent aucune émotion particulière, ni démonstration quelconque. Tous sont concentrés pour délivrer ce concert exceptionnel tout en réserve, tourné vers nous-mêmes. Après une deuxième reprise de Out of Season le groupe nous emmène jusqu’au terme du show avec un Whispering Love susurré dans nos oreilles et pour nos cœurs, avec ce petit grincement de violon répété à l’infini dans les aigus pour accompagner ce final à l’image de cet instant musical délicieux dont la beauté et l’élégance transcendent la tristesse qui en émane.

    Leaves of our tree of life
    Where the summer sun… always
    Shines through… the tree of wisdom
    Where the light is so pure… oh that summer sun
    Moon time will linger… through the melody
    Of life’s… shortening, longing view

    Oh whispering love
    Come to me… when you can

    Le rappel reprend Roads de Portishead. Le public n’en demandait pas tant. D’autant plus que Beth remercie et nous crie en riant à plusieurs reprises « Paris, je t’aime ». En trente années de carrière, on ne l’avait jamais entendu parler ni vue sourire…

    Setlist : Tell Me Who You Are Today/ Burden of Life/ Floating on a Moment/ Rewind/ For Sale/ Mysteries (Beth Gibbons & Rustin Man cover)/ Lost Changes/ Oceans/ Tom the Model (Beth Gibbons & Rustin Man cover)/ Beyond the Sun/ Whispering Love

    Encore : Roads (Portishead song)/ Reaching Out

    Warmup : Bill Ryder-Jones, ex-guitariste du groupe The Coral, qui joue ce soir avec une violoncelliste.

    Les photos de Roberto : https://www.photosconcerts.com/beth-gibbons-paris-salle-pleyel-2024-05-27-15543

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  • Maustetytöt – 2024/05/23 – Le Hasard Ludique

    Maustetytöt – 2024/05/23 – Le Hasard Ludique

    Les amateurs de films d’art & essai qui ont vu le film « Les feuilles mortes » du finlandais Aki Kaurismäki y ont découvert le groupe Maustetytöt (Spice Girls en anglais) qui jouait une de ses chansons au milieu de cette fiction glaçantes. Elles deux sœurs, Anna et Kaisa Karjalainen, l’une chanteuse & claviers, l’autre guitare & chant, blondes comme seuls les pays scandinaves savent engendrer de pareils torrents de cheveux couleur paille. La petite salle du Hasard Ludique est comble.

    Habillées toutes deux de jupes noires, Anna porte une élégante chemise en Bazin de la même couleur, Kaisa est en T-shirt noir. Le light-show rayonne de couleurs bleutées, les musiciennes sont souvent en contre-jour et dans l’obscurité de la salle on ne voit que l’or de leurs chevelures, comme un champ de blé dans un tableau de Van Gogh. Anna joue de ses claviers et active une boîte à rythme ; après chaque morceau elle tourne les pages d’un petit carnet sur lequel sont sagement inscrits les accords de la prochaine chanson. Kaisa porte en bandoulière sa guitare Rickenbaker qu’elle jouera durant tout le concert. Toutes les deux chantent merveilleusement bien. Si Anna assure le chant principal elle est le plus souvent accompagnée de sa sœur, à l’octave ou décalée, voire avec un murmure, un filet de voix qui arrive dans les enceintes comme un instrument supplémentaire.

    La musique est de base électronique, harmonieuse et plutôt mélancolique. Bien sûr on ne comprend pas un traître mot de ces chansons écrites et chantées en finnois. Anna nous précise, en anglais, qu’elle est consciente de cette incommunicabilité en dehors de la Finlande mais, alors qu’elle se croyait la chanteuse d’un groupe à textes, elle découvre que ce n’est pas que ça puisqu’elles rencontrent le succès à l’international, dont Paris ce soir. Dans le film de Kaurismäki, leur chanson était sous-titrée en français et on trouve sur Youtube des traductions en anglais de certaines autres. Les mots sont à l’image du film et de l’impression qu’elles veulent donner par leur attitude et leur musique : froideur et élégance. Elles font d’ailleurs un peu dans l’autodérision sur scène vantant les mérites de la Finlande le pays « le plus heureux du monde » quand on sait que le taux de dépression et de suicide y est plutôt plus élevé que la moyenne…

    Sur scène elles ne sourient jamais, parlent plutôt peu et déroulent leur musique un peu mécaniquement. Aucune attitude démonstrative bien sûr mais l’harmonie de leur chant et leurs notes suffisent à emporter l’enthousiasme des spectateurs. Et lorsqu’elles lancent Syntynyt suruun ja puettu pettymyksin (Né avec tristesse et vêtu de déception), le morceau qu’elles jouent dans Les feuilles morte, c’est une salve d’applaudissements qui couvre l’intro. Elles sont toutes deux froides comme des glaçons de la Baltique au fond d’un fjord en plein hiver mais elles nous font fondre de bonheur devant l’harmonie musicale et visuelle qu’elles prodiguent.

    Les deux musiciennes affichent leur sororité sans avoir besoin de l’exprimer, leur complicité est subtile et le résultat est parfait, celui d’une musique électronique portée par la mélancolie et le charme des voix. Le dernier morceau est chanté par Kaisa et brode autour du thème : « si tu n’étais pas ma sœur il n’y aurait rien dans la vie ».

    Après le concert elles dédicacent des sweat-shirts ornés d’un emoji qui affiche sa tristesse… Tout un programme !

    Maustetytöt

    Le groupe est très populaire en Finlande et le film Les feuilles mortes est en train de leur apporter un succès bien mérité au-delà de leurs frontières nordiques. En plus elles sont sympas : ce sont elles qui accordent leurs instruments sur scène avant leur prestation, et modestes : elles voyagent en Van. Quelques jours avant le show de Paris elles publiaient une photo d’elles deux, dépitées devant leur véhicule en panne dans un garage ce qui les a obligées à annuler le concert prévu le soir même à Cologne.

    Warmup : Mikko Joensuu, musicien folk, lui aussi… très blond et talentueux !

  • « Love is a losing game »

    « Love is a losing game »

    Le documentaire « Amy » est rediffusé ce soir sur la télévision numérique. Quelle tristesse de revoir l’effondrement d’Amy Winehouse (1983-2011), une artiste à la voix exceptionnelle mais aussi une auteur-compositrice de grand talent. Sa carrière fulgurante a pris fin dans un déluge d’excès et de substances destructrices.

  • DEMÊTRE & CHAUVARD Jacques & Marcel, ‘ Voyage au pays du blues’

    DEMÊTRE & CHAUVARD Jacques & Marcel, ‘ Voyage au pays du blues’

    Sortie : 1959, Chez : Le mot et le reste (2022).

    1959, deux journalistes passionnés de blues, Jacques Demêtre et Marcel Chauvard, voyagent aux Etats-Unis, le cœur battant de cette musique. Ils passent par New York, Detroit et Chicago. Leur revue de ce voyage sera publiée en plusieurs articles dans le journal « Jazz Hot ». Ce livre réédite ces articles qui firent beaucoup pour la découverte du blues en France qui est alors un genre musical quasiment inconnu en Europe.

    Nos deux compères qui en ont déjà une solide connaissance, et un sérieux carnet d’adresses, font le tour des clubs, des maisons de disque, des ghettos ou des logements plus ou moins miteux où résident leurs musiciens de cœur. Il n’est question que de musique dans ce voyage itinérant à une époque où la communauté noire américaine (on dirait aujourd’hui « afro-américaine ») explose dans le jazz et le blues avec des talents extraordinaires dont la plupart ne quitteront jamais leurs quartiers de Harlem ou du South Side de Chicago. Mais on croise aussi de futures vedettes : B.B. King, Muddy Waters, Budy Guy, Howlin’Wolf, John Lee Hooker… La plupart des noms d’artistes ou de groupes sont inconnus des non initiés, et le resteront.

    Les deux auteurs manifestement fascinés par la découverte du monde du blues virevoltent entre les concerts et les interviews de tous ces musiciens, parfois dans des conditions un peu scabreuses à une époque où l’émancipation de la communauté n’est pas vraiment de mise, mais où le blues et la danse servent un peu de soupape de sécurité. Hélas, quelques années plus tard, les émeutes remplaceront les concerts dans le combat pour les droits civiques. Des photos magnifiques illustrent ce périple dans le monde du blues dont les auteurs parlent des « Noirs » dans des termes qui feraient frémir les « décolonialistes » d’aujourd’hui, même si empreints de bienveillance et d’admiration.

  • Fauré, Debussy et Szymanowski à l’Eglise de la Sainte-Trinité (Paris)

    Fauré, Debussy et Szymanowski à l’Eglise de la Sainte-Trinité (Paris)

    Les très brillants « Chœur & Orchestre symphonique de Paris » dirigés par Xavier Ricour ont investi ce soir l’Eglise de la Sainte-Trinité, place d’Estienne d’Orves dans le XIXe arrondissement parisien, pour une représentation du requiem de Gabriel Fauré (1845-1924), composé dans les dernières années du XIXe siècle, pièce intemporelle pour les défunts, jouée ici avec orchestre et deux solistes, dans une église entièrement rénovée à l’intérieur alors que les échafaudages défigurent toujours la façade.

    La seconde œuvre est chantée en polonais puisque son compositeur, Karol Szymanowski (1882-1937) est polonais, né dans l’empire russe. C’est un Stabat Mater, écrit en 1925-1926. Une musique plus contemporaine, qui titille parfois les oreilles. L’un des solistes est un contre-ténor qui remplace la soprano pour laquelle la pièce a été écrite. Impressionnant !

    D’un requiem au stabat-mater, l’ambiance est plutôt morbide ce soir. Heureusement, la « danse sacrée » et la « danse profane » de Debussy viennent égayer l’atmosphère avec un magnifique jeu de harpe.

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  • « Madame Butterfly » à l’Escurial

    « Madame Butterfly » à l’Escurial

    The Royal Opera House de Londres organise régulièrement la diffusion en direct dans des salles de cinéma partenaires des concerts et opéras montés dans la salle anglaise. Aujourd’hui c’est le célèbre opéra de Giacomo Puccini, Madama Butterfly, qui est présenté au cinéma parisien L’Escurial avec quelques semaines de différé par rapport à la diffusion en direct.

    L’histoire d’amour de Mme. Butterfly est éternelle : au début du XXe siècle, une jeune japonaise de 15 ans, Cio-Cio-San, dans les mains d’un marieur cynique, épouse un officier de marine américain de passage dans le port de Nagasaki, le lieutenant Pinkerton. C’est un mufle, elle est un ange. Il déserte Nagasaki peu après le mariage, disparaît pour trois ans avant d’y revenir avec… sa femme américaine. Il découvre alors que Cio-Cio-San a eu un fils de leur union. Le premier acte se termine sur le trio Butterfly, son fils endormi et Suzuki (la servante) immobile sous le ciel étoilé pendant que le chœur murmure, bouches fermées, une émouvante mélodie marquant l’attente, triste mais pleine d’espoir, de Pinkerton

    Deux actes plus tard, dans une fin tragique, elle lui demande d’emmener son fils en Amérique puis se fait hara-kiri dans un chant désespéré adressé à son fils :

    Pour toi,
    Pour tes yeux
    Si purs,
    Meurt Butterfly… !
    Afin que, tout là-bas,
    Ton destin change !…
    Et sans qu’à ton jeune âge,
    Soit fait l’outrage
    D’avoir quitté ta mère !…

    Traduction de l’italien

    Mais au dernier moment s’élève la voix de Pinkerton au loin qui grimpe la colline en appelant « Butterfly ! Butterfly ! ». Vient-il essayer de racheter sa félonie au dernier moment ? Trop tard, le traître a gagné, la morale est perdante !

    L’opéra a été composé en 1900 à partir d’une pièce de théâtre éponyme. Puccini qui n’était jamais allé au Japon s’est beaucoup documenté sur le pays et sa culture pour l’écriture. Ce soir la mise en scène est sobre à base de grands panneaux coulissants japonisants ouvrant sur le port de la ville ou sur la nuit. Le spectateur se concentre sur les personnages et les mélodies bouleversantes de Puccini. Les retraités qui composent la majorité de l’assistance clairsemée écrasent une larme sur l’image finale du petit garçon blondinet agitant son drapeau américain pour guider son père qui, finalement, vient le chercher pendant que Butterfly expire.

    L’opéra au cinéma a des avantages, surtout quand il est bien filmé comme ce soir, on voit mieux les artistes et les sous-titres et, pour faire oublier les fauteuils de la salle veillotte qu’il faudrait un jour rénover, la direction offre un verre de vin blanc à l’entracte.

    Distribution

    • Cio-Cio-San, Asmik Grigorian
    • Pinkerton, Joshua Guerrero
    • Suzuki, Hongni Wu
    • Orchestre et chœur du Royal Opera House dirigé par Kevin John Edusai

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  • « METAL Diabolus in musica » à la Philharmonie

    « METAL Diabolus in musica » à la Philharmonie

    On s’amuse à la Philharmonie avec une exposition « Metal » au rez-de-chaussée de l’immeuble futuriste de la Porte de Pantin qui accueille les plus grands orchestres classiques de la planète. L’ambiance est dédiée au diabe aujourd’hui et on revient sur l’histoire du hard-rock lancé il y a cinquante ans par les groupes britanniques Black Sabbath, Deep Purple, Led Zeppelin, suivis jusqu’à aujourd’hui par de nombreux groupes et fans qui s’expriment dans les décibels et la bière lors de nombreux festivals métalleux estivaux à travers la planète.

    La Philharmonie nous emmène à travers la multitude de sous-genres créés dans l’univers du Metal avec une excellente sonorisation, des images live réjouissantes et tous les totems de ces groupes. Beaucoup de guitares bien entendu car la virtuosité des guitaristes est l’un des fondements du genre, mais aussi toute la quincaillerie plus ou moins diaboliques popularisée par ces groupes (costumes, masques, croix, chaînes…) dont certains ont flirté avec des rites initiatiques pas toujours très rassurants. L’alcool et les drogues ont laminé une partie de ces musiciens mais le genre se renouvelle et de nouveaux groupes métalleux fleurissent pour remplacer ceux qui disparaissent.

    L’intérêt majeur de l’exposition réside dans le choix et la qualité des vidéos de concert montrées dans les différentes salles, de Black Sabbath dans les années 1970 à Rage against the machine aujourd’hui.

    La guitare bass du leader de Motörhead, Lemmy Kilmister (1945-2015)
  • Cale & Bockris, ‘Une autobiographie – John Cale’.

    Cale & Bockris, ‘Une autobiographie – John Cale’.

    Sortie en 1999, Chez : Editions Au diable vauvert.

    John Cale est un britannique né au Pays de Galles en 1942, d’un père mineur et d’une mère enseignante qui jouait du piano. Il a fondé à New York le légendaire groupe de rock The Velvet Underground avec Lou Reed, né une semaine avant lui, et sous l’impulsion d’Andy Warhol. Dans cette autobiographie coécrite avec Victor Bockris il revient sur son passé et sa vie musicale jusqu’en 1999. Car, musicien dans l’âme, il ne s’est jamais détourné de cet art malgré des excès et des dérives qui ont valu de mourir à bien de ses coreligionnaires.

    Mauvais élève, il s’oriente rapidement vers des études musicales classiques pour lesquelles il affiche de bonnes dispositions. Il adopte l’alto comme instrument de cœur mais sera multiinstrumentiste toute sa vie. Il émigre assez rapidement aux Etats-Unis en 1963, alors le pays de tous les possibles. Il y rencontre le gratin de la musique contemporaine : John Cage, La Monte Young, Aaron Copland…, participe à des œuvres improbables comme la création d’une pièce d’Erik Satie qui consiste à jouer pendant 18 heures 840 fois le même morceau du compositeur, et, il rencontre Lou Reed dans le monde du rock. Avec Maureen Tucker (batterie), Sterling Morisson (guitare) et Nico (chant) ils créent en 1965 l’un des groupes les plus fulgurants de l’époque dont l’influence se fait encore sentir aujourd’hui.

    John Cale vs. Lou Reed, c’est un choc de géants, le musicien associé au magicien des mots, dans l’ambiance déglingue des années 1960 d’un New York envahi par la drogue, les « expériences » culturelles et les personnalités les plus ravagées de ce monde artistique contemporain qui sera désigné assez rapidement sous le qualificatif « underground ». Rapidement ces deux caractères se heurtent violemment et Reed qui revendique la direction du Velvet pousse Cale dehors, le tout dans un déluge d’héroïne, de querelles d’égos, de rentrées financières et de périodes de vaches (très) maigres, mais toujours avec la musique comme seul guide.

    Très prolifique, John Cale sort ses disques solo, au moins une quarantaine depuis son départ du Velvet Underground, fait des tournées et produit des artistes. Il a notamment produit Horses de Patti Smith, The Stooges, le premier disque d’Iggy Pop et des Stooges, et bien sûr aussi les disques de Nico dont il fut le compagnon et pour laquelle il écrivit un ballet. On croise dans ce livre d’autres musiciens remarquables : David Byrne, Brian Eno, U2, Philip Glass et bien d’autres.

    En hommage à Andy Warhol, il se réunit en 1990 avec Lou Reed pour écrire Songs for Drella, disque qui donne lieu à de nouvelles et sordides querelles entre les deux artistes. En 1993 le Velvet Underground se reforme, sans Nico décédée accidentellement en 1988 pour une tournée rapidement avortée par suite des comportements caractériels de Lou. Trois shows furent donnés à l’Olympia à Paris, donnant lieu à la sortie d’un disque live exceptionnel : Live MCMXCIII.

    Cette autobiographie revient sur des années de dérives, de violence et d’excès, sur une vie privée aussi quelque peu agitée. L’un des pères du punk, aujourd’hui plus apaisé, John Cale, 82 ans, continue à sortir des disques et faire des tournées. Il est le dernier survivant du Velvet avec Maureen (79 ans). Sterling, à qui est dédié ce livre, est mort de maladie en 1995 à 53 ans, Lou est mort en 2013 à 71 ans et Andy est mort en 1987 à 58 ans.

    On passait une année et demie presque complètement dans une voiture ou un camion, on allait dans ces petites villes, c’était marrant, j’avais un immense respect pour lui, comme tous ceux qui jouaient avec lui , et on avait sans arrêt un nouveau groupe, il virait toujours tout le monde.

    Sur la route ou à New York, John pouvait être très effrayant. Mais j’ai toujours pensé que Lou l’était encore plus. Il était totalement glacé, presque inhumain, alors que John avait une certaine humanité en lui, et un fantastique sens de l’humour, et en plus il était vraiment doué, au-delà de ce qu’on peut dire de lui, il était brillant.

    John pouvait prendre la guitare ou la basse et jouer et chanter, il n’a réellement besoin de personne, on était là mais on se demandait pourquoi, peut-être juste pour le distraire, ou parce que toute cette histoire avec Lou Reed l’énervait et qu’il était furieux. Mon vieux il était furieux, furieux, furieux. Mais en même temps, c’était le plus drôle et le plus exubérant des mecs.

    Deerfrance (choriste sur les tournées solo de Cale 1978-1980)

    La composition du livre en grand format est aussi déjantée que le personnage : illustrations baroques dans tous les sens, photos confuses en filigrane, paragraphes imbriqués les uns dans les autres, marges courbes et variables, bienvenue dans le monde underground…

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  • « Bruch & Brahms » à la Philharmonie de Paris

    « Bruch & Brahms » à la Philharmonie de Paris

    L’Orchestre de Paris joue ce soir sous la direction de Christoph Eschenbach, son ancien directeur musical entre 2000 et 2010, pianiste émérite reconnu mondialement. A 84 ans, démarche hésitante, habillé de noir, le crâne toujours éternellement poli émergeant de son col Mao, malgré la rigidité toute germanique dont il ne se départ pas (on a un peu envie de claquer des talons en le saluant…), il est capable d’emmener son orchestre au bout de sa baguette vers les sommets de la musique romantique allemande.

    Il s’agit aujourd’hui du double concerto pour clarinette et alto op. 88 de Max Bruch (1838-1920) et du quatuor avec piano n°1 op. 25 de Johannes Brahms (1833-1897) transcrit en version orchestrale par Arnold Schönberg (1874-1951). Musique romantique certes, mais enlevée et dynamique, fort peu larmoyante. Le quatuor réorchestré, en particulier, est même guilleret comme une cavalcade dans un champ de coquelicots un jour de printemps en Bavière. Le maestro est tellement imprégné de la musique de Brahms qu’il le dirige sans partition.

    Une très jolie soirée musicale portée par le talent de tous ces musiciens dédiés à des compositeurs de génie.

  • « Le Belvédère – maison de Maurice Ravel » à Monfort l’Amaury

    « Le Belvédère – maison de Maurice Ravel » à Monfort l’Amaury

    Maurice Ravel (1875-1937), immense compositeur français, a passé les quinze dernières années de sa vie dans cette maison de Monfort l’Amaury acquise en 1921 grâce à un héritage. Il y composa certaines de ses grandes œuvres comme le Concerto pour piano en Sol, celui « Pour la main gauche » ainsi que le célèbre Boléro. La maison est de dimensions modestes, en dénivelé à mi-hauteur d’une colline. Elle est de forme triangulaire, faisant l’angle d’une allée qui descend en la contournant et d’une rue qui monte en serpentant autour du parc qui occupe le sommet de la colline. La façade ouest domine une vaste vallée de verdure et, au fond, on nous dit que se trouve Paris ; la nuit le faisceau lumineux de la Tour Eiffel se voit depuis Montfort. Ravel vivait ici avec ses deux chats siamois

    L’ensemble de la maison a été décoré par le compositeur qui avait des idées assez précises en la matière. Également tourné vers la technologie de l’époque, il y fit installer le téléphone, le chauffage central et un chauffe-eau à gaz, luxes assez rares dans les années 1920. Il avait un électrophone pour écouter ses disques de jazz. La demeure est un peu conçue comme une maison de poupée. Tout est étroit et restreint, sans doute aussi dimensionné pour les tailles et corpulences plus petites il y a un siècle qu’aujourd’hui. Mais Ravel aime aussi le lilliputien, les meubles et étagères sont méticuleusement décorés de multiples petits bibelots et porcelaines, de minuscules jeux mécaniques dont le compositeur raffolait. Chaque pièce a ses propres thèmes et couleurs. Ravel avait une fidèle servante et les menus servis étaient toujours les mêmes avec systématiquement en entrée des maquereaux au vin blanc. Il recevait ses amis, ses interprètes, Colette qui n’habitait pas loin et qui avait écrit le livret de L’Enfant et les Sortilèges. Régulièrement il faisait des allers-retours sur Paris pour fumer ses Caporal dans les clubs de jazz de la capitale.

    On arrive enfin dans la pièce où Ravel composait sur son piano à queue.

    C’est le vrai piano ! Un des visiteurs, musicien, portant religieusement sa propre partition du Tombeau de Couperin comme s’il avait voulu l’imprégner de l’esprit ravélien qui hante cette demeure, demande très timidement s’il peut au moins poser un doigt sur une touche pour en jouer une note, une seule, voit sa requête rejetée poliment par la guide. C’est sur ce piano que Ravel a tenté de jouer la partition du Concerto en Sol qu’il avait lui-même écrite mais dont la difficulté technique était telle qu’il dû y renoncer et faire appel à Marguerite Long pour créer l’œuvre. Il avait dédié la Toccata du Tombeau de Couperin à Joseph de Marliave, mari de Marguerite, lui-même pianiste, mort au champ d’honneur en 1914. La reproduction en plâtre de la main de Marguerite Long est exposée en bonne place dans la vitrine de l’entrée, à côté de ses gilets et vestons, car Ravel était très élégant, presque dandy. A gauche du piano, le portrait de sa mère, en face le sien enfant et, à droite, celui de son père. Il y a là l’essentiel et on ressent une forte émotion et du respect devant ce piano qui permit à Ravel de composer parmi les plus belles pages de la musique du XXe siècle. A défaut des touches en ivoire du clavier, on se permet d’effleurer le dessus du piano en partant…

    Aux pieds du petit escalier se trouve la chambre de Maurice avec sa salle de bains dans laquelle sont minutieusement ordonnés son matériel de rasage sur une étagère haute et ses instruments de manucure disposés sur une serviette dessinée en touches de piano sur celle du dessous. La pièce donne de pleins pieds sur une terrasse et le jardin japonais en contrebas, également aménagé par Ravel. A l’horizon, bien loin, il y a l’agitation parisienne.

    En quittant Monfort l’Amaury, le visiteur découvre que le comté de Monfort était lié au duché de Bretagne depuis le XIIIe siècle, d’où la profusion de références à Anne de Bretagne qui ramena ce compté à la couronne de France lors de la réunion définitive de la Bretagne à la France au XVIe. L’église de Monfort l’Amaury organise toujours un pardon breton autour de l’Ascension.

    C’était juste une petite heure dans le monde hors de portée d’un géant de la musique !

  • « Concerto pour violon et orchestre n°1 de Dimitri Chostakovitch » par l’orchestre philharmonique de Radio France

    « Concerto pour violon et orchestre n°1 de Dimitri Chostakovitch » par l’orchestre philharmonique de Radio France

    Sur le programme de cette soirée de l’orchestre philharmonique de Radio-France à l’auditorium de la Maison de la Radio c’est Petrouchka d’Igor Stravinsky qui est mis en avant alors que le sommet de ce concert fut le concerto pour violon et orchestre n°1 de Chostakovitch joué avant l’entracte. La violoniste norvégienne Vilde Frang, 38 ans, le joua magnifiquement sous la direction du chef finlandais Mikko Frank directeur musical de l’orchestre de Radio-France depuis 2015.

    En introduction est donné le sextuor à cordes en ré mineur de Borodine, composé en 1860, joué par deux violons, deux altos et deux violoncelles. Une œuvre courte et délicieuse pour nous mettre en condition.

    Puis vient le concerto de Chostakovitch, écrit en 1948, en plein cœur des dérives staliniennes du régime soviétique qui sévissait contre son peuple mais aussi contre ses artistes dont certains musiciens sont accusés de ne pas écrire de la musique suffisamment « patriotique » et en accord avec le « réalisme socialiste ». Nombre de ces artistes seront exécutés. Chostakovitch, accusé de « formalisme » est au cœur de ces polémiques idéologiques. Il a des comptes à rendre pour « déviance » à la police politique NKVD, des articles de la Pravda l’attaquent, il est obligé de retirer certaines de ses œuvres et doit faire son auto-critique en public, concéder des concessions artistiques dans son style d’écriture pour survivre…

    On ne sait pas bien si ce concerto pour violon a été écrit, ou amendé, pour correspondre au « réalisme socialiste », il semble en tout cas restituer une atmosphère sombre et torturée. Le violon solo et l’orchestre jouent en parallèle sur leurs propres lignes, se rejoignant parfois, évoluant souvent vers des accents dissonants et complexes. A un moment la soliste se lance seule dans une envolée un peu grinçante, un temps que le chef lui laisse diriger, avant d’être rejointe par les autres instruments. Vilde Frang joue debout durant tout le concert, sans partition et avec une virtuosité heureuse pour cette musique parfois terrifiante, faisant appel aux sentiments les plus poignants des auditeurs. Une œuvre tragique et importante, au diapason d’une époque trouble de la Russie soviétique qui a martyrisé ses artistes.

    Après l’entracte arrive Petrouchka de Stravinsky, qui se révèle une œuvre primesautière sur une musique printanière. Composé en 1911 sous la Russie tsariste, Petrouchka devint ensuite un ballet. On est loin des abymes de noirceurs dans lesquels nous plonge Chostakovitch mais c’est aussi une bonne façon de terminer un samedi soir à Paris.

    Ces trois compositeurs russes joués ce soir avec brio par l’orchestre de Radio-France nous rappellent avec tristesse combien les artistes de ce pays ont participé à l’édification de la culture européenne alors que les orientations politiques et militaires de ce pays-continent n’ont cessé de l’en éloigner !

  • “I’m waiting for the man”, l’hommage de Keith Richards à Lou Reed

    “I’m waiting for the man”, l’hommage de Keith Richards à Lou Reed

    Dix ans après la mort de Lou Reed (1942-2013), un disque hommage est en préparation, intitulé à ce stade The power of the heart. Keith Richards a déjà diffusé sa participation, une reprise de I’m waiting for the man, écrit au temps du Velvet Underground, référence au dealer que l’on attend dans les rues sordides et mal famées du New York des années 1960-1970. Bowie (1947-2016) a également régulièrement repris ce morceau sur scène. Il n’est plus là pour participer à l’hommage

    Keith Richards qui reprend Lou Reed sur une histoire de dealer…. Tout un programme, une bonne interprétation d’ailleurs. On attend la sortie du triple-CD pour bientôt !

    Voir aussi :
    Adieu Lou Reed
    L’hommage de Laurie Anderson à Lou Reed

  • DYLAN Bob, ‘Philosophie de la chanson moderne’.

    DYLAN Bob, ‘Philosophie de la chanson moderne’.

    Sortie : 2022, Chez : Fayard.

    Alors que l’on attend toujours le volume II des « Chroniques » dont le premier est sorti en 2005, c’est un nouvel ouvrage surprise qui est publié en 2022, un livre superbe à l’iconographie séduisante et très soignée. L’auteur de 82 ans, nobélisé en 2016, mène ici une brillante analyse des chansons qui ont marqué sa vie et inspiré ses créations. Un chapitre est consacré à chacune.

    Chaque chanson est d’abord introduite d’une page ou deux qui révèlent des sentiments qu’éprouve Dylan pour celle-ci. Il s’adresse au lecteur pour qui il retrace avec un humour percutant le contexte de la chanson ou de ses auteurs et interprètes. Ou parfois simplement de l’époque évoquée par la chanson. Il s’agit généralement de morceaux datant du mitan du XXe siècle, Johny Cash, The Platters, Dean Martin, Little Richard, Nina Simone ou Elvis Presley, et toute une série de chanteurs parfaitement inconnus des non spécialistes européens. Plus récents, on retrouve aussi The gratefull dead ou The Clash !

    Pour certains chapitre Dylan ajoute une note plus personnelle, souvent consacrée à sa propre interprétation du texte de l’auteur, complété de digressions dylanesques. Les morceaux sont tous illustrés par plusieurs photos en rapport avec l’époque leurs sorties, ou concernant les auteurs, compositeurs et interprètes, ou parfois sans lien évident avec ce dont il s’agit. Ce sont de toutes façons les clichés d’une époque de l’Amérique, un peu perdue, mais tellement positive et dynamique.

    Le chapitre 66 (« Where or when », une chanson d’amour de Dio) clôt le livre, peut-être en référence à la route « 66 » qui traversait les Etats Unis d’Amérique, de Chicago à Santa-Monica, sur les traces de la « Ruée vers l’Ouest » du XIXe siècle :

    « Il en va ainsi de la musique. Elle appartient à une époque, tout en restant intemporelle ; elle aide à bâtir des souvenirs et elle-même en est un. C’est un aspect auquel nous pensons rarement, cependant elle se construit dans le temps aussi sûrement que le sculpteur et le soudeur travaillent dans l’espace physique. La musique transcende le temps du fait qu’elle l’habite, tout comme la réincarnation nous permet de transcender l’existence en nous menant vers d’autres vies. »

    Ce livre est un régal, un retour jouissif sur l’Amérique musicale et sur Bob Dylan, cet auteur-compositeur-interprète de génie dont l’écriture, qu’elle s’applique à des refrains, des poèmes, des récits, des mémoires ou tout simplement sur la vie qui passe, est exceptionnelle.

  • « Les lavandières de la nuit » par le chœur de chambre Melisme(s) au Sémaphore de Trébeurden

    « Les lavandières de la nuit » par le chœur de chambre Melisme(s) au Sémaphore de Trébeurden

    Le chœur de chambre Melisme(s) présente un charmant spectacle musical mêlant les traditions bretonnes avec la musique classique (Verdi, Berlioz…). Sous la direction de Jérôme Pungier qui joue de la clarinette, un quatuor de chanteur, un accordéoniste et une diseuse-soprano chantent et racontent les « Lavandières de la nuit » qui battent leur linge sous les étoiles en prédisant la mort qui rôde autour de tous.

    C’est bien emmené, bien joué, bien chanté, parfois en breton, parfois dans des harmonies un peu modernistes pour une oreille classique. La soirée est douce.

  • Etienne Daho – 2023/12/22 – Paris Bercy

    Etienne Daho – 2023/12/22 – Paris Bercy

    Flamboyant concert ce soir à Bercy de l’Etienne Daho Show qui met ici le point final à une tournée dans les grandes salles françaises. La mise en scène est gigantesque, plutôt inhabituelle pour notre crooner rennais habitué généralement aux salles classiques comme l’Olympia, plus propices à l’intimité de ses chansons tourmentées. Mais la tournée lancée après la parution cette année de son dernier disque, Tirer la nuit sur les étoiles, a volontairement pris le chemin d’un jouissif grandiose qui a émerveillé les Parisiens.

    Trois immenses murs de diodes LED bordent le fond de la scène, un quatrième au plafond et le sol brillant qui réfléchit les animations projetées referme la boîte à images dans laquelle sont positionnés les musiciens, comme dans un théâtre. Et le spectacle y est époustouflant, alternant animations et films naturalistes, le tout dans une permanente explosion de couleurs et de créativité assez exceptionnelle. Daho explique dans des interviews qu’il a fixé des mots clé pour chaque chanson afin que la société Mathematic Studio, habituée des grandes réalisations pour le rock (U2, The Chemical Brothers…), alliée à la puissance de calcul moderne, compose ce kaléidoscope féérique sur lequel sont posés les 26 morceaux joués ce soir.

    Lorsque les lumières s’éteignent les premières notes de L’Invitation retentissent. Daho apparaît au fond de la scène au pied des 4 lettres blanches composant son nom en 4 mètres de haut. Il est vêtu d’un pantalon noir et d’une veste sombre parsemée de paillettes dorées et cuivrées sur lesquelles vont se réfléchir la soirée durant les projecteurs braqués sur la vedette.

    Ah ! je brûle je brûle, les tentacules m’attrapant du fond des enfers
    Me donnent la cruelle sensation de marcher pieds nus sur du verre
    La bonté de ta main généreuse et parfaite qui me fait signe d’avancer
    Me donne l’aimable sensation d’être à la vie de nouveau convié, convié
    Ah ! qu’y puis-je ah qu’y puis-je, la liqueur volatile je veux toute la partager
    À la table des poètes, des assassins, tout comme moi ici conviés

    Volontiers j’accepte le meilleur traitement
    Que l’on réserve tout exclusivement
    Aux invités le festin nu, qui fait les langues au soir se délier, se délier yeah
    Yeah yeah yeah…

    On ne saurait si bien dire et 15 000 spectateurs font un triomphe à cette intro menée tambour battant, guitares et batterie marquant le beat brûlant de la chanson lançant l’éblouissante fantasmagorie de lumières qui va nous accompagner toute la soirée. Alors qu’il arpente le devant de la scène annonçant Sortir ce soir, Daho salue le public, le retrouvant avec affection dans la cathédrale de Bercy, expliquant que son « cœur explose » de jouer ici ce soir. Toujours timide et sensible, les années de métier n’ont pas entamé une émotivité à fleur de peau. Sur la scène immense sont étagés un quatuor à cordes (deux violons, un alto et un violoncelle), François Poggio (guitare), Colin Russeil (batterie), Marcello Giuliani (basse) et Jean-Louis Piérot (claviers & guitare).

    Les bases sont posées, le show commence, la soirée sera furieuse. Il enchaîne sur Le grand sommeil et Sortir ce soir, toute la mémoire musicale de nos jeunes années, quand Daho était portraituré par Gilbert & Gilles avec un perroquet sur l’épaule pour la couverture de La notte, la notte sortie en 1985, puis Le phare, extrait du dernier disque et annoncé comme « plein d’embruns », nous confirme que nous allons traverser près de 40 ans de la carrière hors normes de notre rocker français au cœur tendre.

    Crédit : Quentin Devillers

    C’est à Rennes, que Daho est entré sur la scène musicale alors très riche de cette ville bretonne. Il porte toujours autour du cou une chaîne avec un triskèle celte, emblème solaire symbolisant les trois états de l’astre : lever, zénith et coucher, et dont les trois jambes qui s’enroulent autour du centre pourraient aussi marquer le cycle de la vie, bref, du mystère et de la symétrie à l’image de ce concert. Le triskèle est diffusé sur les écrans au milieu des bandes noire-et-blanche du Gwen ha du, le drapeau breton, sur Le premier jour (du reste de ma vie), reprise de Sarah Crachnell popularisée par Edith Piaf qui occupe une place de choix dans le Panthéon musical de Daho.

    Il nous raconte ensuite sa première rencontre transie avec Gainsbourg rue de Verneuil pour lancer Comme un boomerang, chanson écrite par le maître pour Dani et que Daho avait réinterprétée avec elle, la sortant de l’oubli dans lequel elle était tombée. Car Etienne est aussi un artiste de la fidélité et de la reconnaissance à tous ceux qui ont forgé son univers musical. Plus tard il a interprété Comme un boomerang en duo avec Charlotte Gainsbourg… Il la chante tout seul ce soir pour une très belle version qui n’efface pas dans les yeux des fans les images de Dani ou Charlotte duettisant avec lui. L’enchaînement Saudade et sa ritournelle de piano avec Des attractions désastres aux riffs de guitare saccadés, revient sur l’excellent disque Paris ailleurs, enregistré à New York en 1991 avec Edith Fabuena à la guitare, cofondatrice du groupe Les Valentins, dont l’autre fondateur, Jean-Louis Piérrot, devenu compagnon de route de Daho, assure claviers et guitare ce soir à Bercy.

    Et puis il revient sur ce concert donné à l’Olympia où il repérât une fan en mezzanine « juste au milieu » qui avait dansé fiévreusement durant tout le show. Revenu dans les coulisses, il découvre que c’était… Jeanne Moreau. Il ressortit de cette rencontre impromptue une collaboration et la mise en scène et en musique (par Hélène Martin) du poème de Jean Genet « Le condamné à mort » dont Daho interprète ce soir Sur mon cou… C’est aussi le symbole d’une longue amitié-estime entre les deux artistes ; Jeanne fera même d’Etienne l’un de ses exécuteurs testamentaires à son décès en 2017.

    Nous n’avions pas fini de nous parler d’amour.
    Nous n’avions pas fini de fumer nos gitanes.
    On peut se demander pourquoi les Cours condamnent
    Un assassin si beau qu’il fait pâlir le jour.

    Amour, viens sur ma bouche ! Amour, ouvre tes portes !
    Traverse les couloirs, descends, marche léger
    Vole dans l’escalier plus souple qu’un berger
    Plus soutenu par l’air qu’un vol de feuilles mortes.

    Ô traverse les murs, s’il le faut marche au bord
    Des toits, des océans, couvre-toi de lumière
    Use de la menace, use de la prière
    Mais viens, ô ma frégate, une heure avant ma mort.

    C’est ensuite un melting-pot de ses tubes de légende : Duel au soleil, Week-end à Rome, En surface… Le public exulte, Tombé pour la France qui rencontre un franc succès avec ses montées d’accords tonitruantes sur huit temps, comme huit marches, pour lancer chaque couplet, comme pour recharger cette chanson d’amour endiablée lancée à la tête de celle qui n’est plus là :

    Dum di la, je m’étourdis, ça ne suffit pas
    A m’faire oublier que t’es plus là
    J’ai gardé cette photo sur moi, ce photomaton que t’aimais pas
    Si tu r’viens n’attends pas que je sois tombé pour la France

    Sur Le premier jour (du reste de ta vie), datant de 1998, les spectateurs, conformément au petit billet glissé sur chaque siège, couvre la lumière de leur téléphone d’un papier vert ou rouge et les agitent sur les paroles de cette chanson écrite aux temps dépressifs de Daho, qui fut reprise dix ans plus tard dans la bande originale du film éponyme de Rémi Bezanançon. Cette fois-ci le light-show vient de la salle et Daho, les larmes aux yeux, ne sait plus comment remercier son public énamouré, lui tendant ses mains ouvertes, comme pour le saisir dans ses bras.

    Alors que démarre Tirer la nuit sur les étoiles, les écrans se remplissent des images de Vanessa Paradis en très gros plan, virevoltant avec une longue robe blanche avant que ne surgisse du fond de la scène… Vanessa Paradis dans la même tenue, entourant Etienne de ses frou-frous, cette fois-ci sur scène, pour un duo charmant. Elle est éclatante et épanouie et tous deux débordent de la joie d’être ensemble à Bercy qu’ils concluent par un hug prolongé sous les hourras.

    Les meilleures choses ont une fin, Epaule tattoo vient nous le rappeler, interprété avec maestria sur ses riffs de claviers qui marquent le rythme entraînant de cette chanson inoubliable. Le déhanchement discret et félin de Daho émousse un public qui chante à tue-tête ce classique du répertoire.

    Après le délai de rigueur, le groupe réapparaît, Daho habillé d’un perfecto noir et clouté pour chanter Au commencement extrait de l’album Eden, avant un nouveau duo sur Boyfriend avec Jade Vincent, du groupe américain Unloved qu’elle a fondé avec Keefus Ciancia, dont Daho est un grand fan et avec lequel il a collaboré sur son dernier disque dont ce morceau est extrait, une ballade romantique, une histoire d’amour, d’amitié, de fidélité… on ne se refait pas. Mais il faut bien partir et c’est Ouverture qui clôt cette soirée. La chanson mystérieuse d’un amour difficile à trouver, entamée sur des nappes de clavier obsédantes en mode mineur, la voix sombre de Daho monte en puissance, puis éclate en une supplique scandée vers l’espérance alors que la batterie et les guitares entrent dans le jeu :

    Il fut long le chemin
    et les pièges nombreux
    avant que l’on se trouve
    Il fut long le chemin
    les mirages nombreux
    avant que l’on se trouve
    Ce n’est pas un hasard,
    c’est notre rendez-vous
    pas une coïncidence.

    Une fois leurs instruments délaissés, les artistes n’en finissent pas de saluer et ne savent plus comment nous quitter. Vanessa Paradis et Jade Vincent sont venues se joindre au groupe éperdu de bonheur. Daho remercie un par un tous ceux qui ont fait cette tournée magique et puis… les lumières se rallument pendant que la sono joue Noël avec toi, l’un des bonus de Tirer la nuit sur les étoiles.

    Quel talent, quelle élégance, quel parcours pour ce gamin né en 1956 en Algérie à Oran, expédié chez ses grands-parents à Cap Falcon pour fuir les horreurs de la guerre coloniale qui fait rage, délaissé très tôt par son père, exilé à Rennes où il devient la tête chercheuse de la pop électronique française des années 1980, ami ou admirateur des plus grands (Syd Barrett, Lou Reed, Françoise Hardy, Comateens, Dani, Chris Isaak, Alan Vega, Françoise Hardy, Eli & Jacno…), petit prince du rock français à la voix de velours il s’est inspiré de tout ce répertoire pour créer sa propre œuvre : des mots plein de tendresse et de nostalgie posés sur de superbes mélodies aux rythmes redoutables, entraînants et obsessionnels, donnant lieu à des prestations scéniques sans cesse renouvelées et toujours parfaites. Ce soir n’a pas dérogé à la règle en dévoilant un nouveau filon, celui d’une mise en scène numérique grandiose, à la fois hypermoderne mais aussi marquée d’images kaléidoscopiques dans lesquelles les symétries et les brisures ne sont pas sans rappeler des motifs Vasarely auxquels aurait été ajoutée la magie du mouvement.

    A 67 ans Etienne Daho nous surprend encore, continue à créer de la musique, à collaborer avec ses amis au gré d’improbables rencontres dans le monde du rock et de la chanson française et, surtout, à enchanter un public conquis. Ce soir, les spectateurs de Bercy sont sortis avec des étoiles plein les yeux. Pour ceux qui voudraient y revenir, le Zénith du 16 mai 2024 est déjà complet mais un nouveau show vient d’être annoncé pour le 15 mai dans cette même salle.

    Setlist : L’invitation/ Le grand sommeil/ Sortir ce soir/ Le Phare/ Comme un boomerang (Serge Gainsbourg cover)/ Virus X/ Réévolution/ Des heures hindoues/ Mon manège à moi (Jean Constantin cover)/ Saudade/ Des attractions désastre/ Sur mon cou… (Hélène Martin cover)/ L’homme qui marche/ Duel au soleil/ En surface/ Tombé pour la France/ Quatre hivers/ Bleu comme toi/ Soudain/ Le premier jour (du reste de ta vie) (Sarah Cracknell cover)/ Week-end à Rome/ Tirer la nuit sur les étoiles (with Vanessa Paradis)/ Épaule tattoo

    Encore : Au commencement/ Boyfriend (with Jade Vincent)/ Ouverture

    Song played from tape : Noël avec toi

    Warmup : Global Network, un duo de DJ’s qui chantent sur leurs machines et commentent leur présence à Bercy à grand renfort de « gros délires » et « trucs de ouf » qui manquent un peu de finesse. C’est sans doute la loi du genre mais on préfère quand ils ne parlent pas.

  • Dvorak et Bernstein à Saint-Etienne du Mont

    Dvorak et Bernstein à Saint-Etienne du Mont

    Sur cette bonne vieille Montagne Sainte-Geneviève, le cœur du quartier étudiant et intellectuel de Paris durant des siècles, l’église Saint-Etienne du Mont accueille le Chœur Symphonique de Paris, dirigé par Xavier Ricour, qui chante la messe en ré de Dvorak (1841-1904) et les Chichester Psalms de Leonard Bernstein (1918-1990). Il n’y a pas d’orchestre mais une organiste, Mélodie Michel, perchée dans les hauteurs, suivant la baguette du chef sur un écran vidéo face aux imposants tuyaux d’orgue de l’église.

    Autant Dvorak est d’une pure facture très classique autant le Bernstein chahute un peu l’oreille. Une batterie et une harpe ont été ajoutée marquant aussi la modernité de l’œuvre inspirée du Livre de psaumes de la Bible hébraïque et chantée en hébreu. Le chœur est renforcé par un jeune contre-ténor, Arnaud Gluck, dont la voix de tête monte bien haut dans les arches de l’église et le cœur de l’assistance. Bernstein, chef d’orchestre, pianiste et brillant compositeur a vogué sur tous les courants musicaux de son siècle avec un égal bonheur, de la comédie musicale au dodécaphonisme en passant par le blues. Le concert ce soir remporte un franc succès et donne l’envie de découvrir ces psaumes plus avant.

    Dans la file pour d’attente pour accéder à l’église, deux vieilles dames à la peau parcheminée par le temps et le bronzage artificiel, très 6ème arrondissement, parlent du coronavirus. L’une affirme à l’autre : « ne te fais surtout pas vacciner car tu es ainsi sûre de l’attraper ». On a beau venir partager de la musique sacrée, on n’en reste pas moins concerné par les tracas du quotidien…

  • Archive – 2023/11/24 – Paris Bercy

    Archive – 2023/11/24 – Paris Bercy

    Plusieurs fois reportée pour cause de Covid, puis de maladie (Darius Keeler, cofondateur du groupe en 1994 a annoncé en 2022 souffrir d’un cancer), la tournée Call to Arms & Angel, du nom du CD sorti il y a deux ans a enfin été lancée cette année et passe pour une date parisienne à Bercy après plus d’une dizaine de concerts en France.

    L’immense scène de l’arène est occupée par une première ligne : Darius à gauche, Danny Griffiths à droite, tous deux aux claviers et machines, au milieu : Dave Pen et Pollar Berrier (Guitares et chant), et, de façon intermittente, Lisa Mottram (la nouvelle voix féminine du groupe) ; sur la deuxième ligne, entourant la batterie de Steve Barnard, le guitariste Mickey Hurcombe et le bassiste Jonathan Noyce. Les postes sur cette deuxième ligne sont séparés par des rampes lumineuses qui, ajoutées aux puissants projecteurs venant du fond de la scène, créent alternativement des atmosphères brumeuses bleues ou rouges, avec des déchaînements de lumières stroboscopiques accompagnant à l’infini les saccades de chansons tout aussi stroboscopiques.

    Le groupe entre en scène sur une intro musicale électronique et mélancolique dans une atmosphère bleue tamisée, où souffle une espèce de trompette fatiguée, qui se transforme soudainement en lumières blanches violentes et tournoyantes dès que retentit la batterie vigoureuse sur M. Daisy extrait du dernier album. La course est lancée.

    Get fucked if you think I’m in your shadow
    Run, run ’cause I’m gonna end your fun
    Smile, smile, gonna get you in your pile
    Get bent if you think I’m gonna bend

    Mr Daisy

    L’enchainement sur Sane (2006) puis The False Foundation (2016) est redoutable, tout en rythmes et riffs de guitares grincheuses. Seules les voix de Pollar et Dave, souvent en duo, amènent un peu d’harmonie dans ce déluge sonore. Il faut attendre Vice (2022) pour reprendre son souffle avec cette balade désabusée chantée par Pollar sur une ritournelle de piano :

    Life in a vice
    Tightening up inside
    Life in a noose
    No chance to get loose
    Break through the chains
    Hope through the shame
    Orchestrated life
    Orchestrated fight
    Command what we like
    Into me and you

    Vice

    Elle est enchaînée sans interruption sur Lights et sa singulière montée de tension, démarrée au piano que vont progressivement rejoindre tous les instruments puis la complainte de Pollard. Il s’agit d’une chanson sur la souffrance, de celle qui submerge l’âme et fait renoncer. Cette version live est commencée de façon plus directe qu’à l’habitude, l’imperceptible intro sur une note unique de piano est coupée pour passer directement à la ritournelle obsédante de clavier. Le morceau de dix minutes se termine dans le noir et en douceur, la voie de Pollard s’envolant bien haut dans les aigües et les voutes de Bercy.

    Dave Pen reprend ensuite le chant pour un enchaînement de Conflict mené tambour battant et Daytime Coma, encore une longue complainte (quinze minutes) sur fond de nappes de claviers, pas très gaie, dont le final explose avec l’arrivée de la batterie et des guitares sur le déchaînement vocal de Dave :

    I see a light
    In darkness
    Save me

    I feel you
    Through the air
    Hold me

    Daytime Coma

    Lisa Mottram fait son apparition sur Surrounded by Ghosts qu’elle interprète aussi sur la CD Call… Habillée d’une robe noire, elle danse en chantant, discrète et un peu en retrait, mais sa voix porte loin. C’est orignal cette volonté du groupe de changer de voix féminine régulièrement. Ils ne se sont jamais trompés mais on se dit à chaque fois que l’on va regretter la précédente, et puis non. De Roya Arab à Maria Q en passant par Holly Martin, nous ne sommes jamais déçus. Lisa reste ensuite sur scène pour chanter avec Dave sur The Skies Collapsing Onto Us, la bande originale d’un film Netflix puis Take my Head, retour à l’album du même nom sorti en 1999, le deuxième du groupe alors encore dans une période trip-hop, moins marquée pop. Elle se déchaîne et fait sa sortie sur The Crown, une espèce d’hymne rappé sur une tornade cadencée de guitares métalliques et de boîtes à rythmes qui semblent tourner sans contrôle.

    Quelques derniers morceaux extraits de Call… nous amènent doucement vers Gold qui clôture le show, un morceau emblématique de l’inspiration présente de ce groupe si créatif, et lorsque que les artistes s’effacent dans les coulisses leurs ordinateurs continuent à diffuser les quatre notes qui forment le thème de ce final dans les flashs des projecteurs tournoyants et les larsens extirpés par Dave de sa guitare.

    Ils reviennent bien sûr, pour deux rappels et terminent la soirée sur Again sur lequel la voix déchirante de Dave Pen nous narre l’histoire triste de la déchirure d’un amour perdu.

    C’était un nouveau concert d’Archive, pas de véritable surprise mais toujours l’enthousiasme d’assister à la performance jamais décevante de ce groupe inclassable qui sait mixer avec habileté rythmes, machines et romantisme. On ne s’en lasse pas !

    Setlist

    Mr. Daisy/ Sane/ The False Foundation/ Vice/ Lights/ Conflict/ Daytime Coma/ Surrounded by Ghosts/ The Skies Collapsing Onto Us/ Take My Head/ The Crown/ Fear There & Everywhere/ Enemy/ The Empty Bottle/ Gold

    Encore : Fuck U/ Bullets

    Encore 2 : Again

    Warmup : OCTOBER DRIFT

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