Le MĂ©morial de la Shoah revient sur lâutilisation qui a Ă©tĂ© faite de la musique dans les camps de concentration et dâextermination allemands durant la dĂ©cennie du pouvoir nazi. Pour la patrie de Brahms et de Beethoven la musique Ă©tait, bien sĂ»r, un Ă©lĂ©ment fondateur de la culture aryenne, partie prenante de lâĂ©ducation de ses enfants et de son environnement militariste. Elle a accompagnĂ© la logique des camps et a Ă©tĂ© utilisĂ©e par leurs dirigeants pour ponctuer les entrĂ©es et sorties des camps, mais aussi des sĂ©ances de tortures ou dâexĂ©cutions publiques, voire des fĂȘtes organisĂ©es par les soldats « SS » pour un anniversaire ou une cĂ©lĂ©bration quelconque.
Les prisonniers devaient aussi apprendre des chants de guerre allemands pour marcher au pas et en rythme. Une vidĂ©o hallucinante extraite du film « Shoah » de Jacques Lanzmann (tournĂ© Ă la fin des annĂ©es 1970) montre lâadjoint dâun camp de la mort chantonner lâhymne du camp Ă©crit par son supĂ©rieur et dans lequel il est question de discipline, de bonheur par le travail et de lendemains enchanteursâŠ
Les dĂ©portĂ©s musiciens bĂ©nĂ©ficiaient dâun statut lĂ©gĂšrement favorisĂ© par rapport aux autres. Du fait de leur faible nombre, les Allemands voulaient les garder en vie afin quâils assurent cette fonction orchestrale, Ă la fois « divertissante » mais aussi marquant la discipline quâils voulaient imposer Ă leurs prisonniers. Les nazis dĂ©ifiaient Wagner, Beethoven, Strauss (dĂ©cĂ©dĂ© en 1949, son hymne olympique est jouĂ© aux Jeux Olympiques de Berlin en 1936, il est acquittĂ© en 1948 par le tribunal de dĂ©nazification) quâils interdisent de jouer aux musiciens juifs de ces orchestres des camps !
Manquant dâinstruments et de partitions, les nazis en commandent Ă lâextĂ©rieur aux frais des dĂ©portĂ©s. Une contrebasse fabriquĂ©e Ă Mauthausen avec les moyens du bord est exposĂ©e.
Immuablement, nous jouons matin er soir, par nâimporte quel temps, quâil gĂšle, quâil neige ou quâil vente ; il semble impossible aux Allemands dâenvisager la sortie ou la rentrĂ©e des commandos sans notre concours. Lorsquâil y a du brouillard, les commandos ne sortent pas avant quâil ne soit dissipĂ© : le brouillard favorise les Ă©vasions. Nous devons alors rester de longues heures Ă jouer des airs divertissants jusquâĂ ce que lâordre dâattaquer nos marches soit donnĂ©.
Simon Laks, RenĂ© Coudy, Musiques dâun autre monde, 1948
Mais la musique est aussi un moyen de rĂ©confort pour les dĂ©portĂ©s qui sâorganisent pour en jouer et en composer Ă lâabri des regards et des oreilles allemands, dans lâintimitĂ© de leurs baraquements sinistres. Certains des poĂšmes mis en musique Ă lâĂ©poque sont exposĂ©s et des bandes-son sont proposĂ©es. Une des chansons bouleversantes a Ă©tĂ© Ă©crite par un des membres du commando en charge dâincinĂ©rer les corps des prisonniers assassinĂ©s et qui reconnait celui de son fils.
Qui a visitĂ© le camp dâAuschwitz-Birkenau se souvient de cette dalle, tout juste Ă droite aprĂšs le portique dâentrĂ©e « Arbeit mach free » sur laquelle se tenaient les « musiciens » lorsque les dĂ©portĂ©s entraient ou sortaient, et se pose toujours la mĂȘme question sans rĂ©ponse de savoir comment la patrie de Brahms a-t-elle pu engendrer une telle horreur ?


































