Sortie : 2018, Chez : Editions Tallandier & Texto
Il n’est sans doute pas facile d’ĂȘtre un enfant de Staline. Il en eut trois : Iakov issu d’un premier mariage avec Ekaterina SvanidzĂ©, soldat de l’ArmĂ©e Rouge, fait prisonnier par les Allemands durant le IIe guerre mondiale et que son pĂšre refusa d’Ă©changer avec le marĂ©chal von Paulus qui perdit la bataille de Stalingrad. Il se serait suicidĂ© en se jetant contre les barbelĂ©s Ă©lectrifiĂ©s du camp de concentration oĂč il Ă©tait dĂ©tenu.
Deux autres enfants issus de son second mariage avec Nadejda Alliloueva : Vassili, mort alcoolique dans les années 1960 aprÚs une vie tumultueuse, et Svetlana, sujet de cette intéressant biographie.
Ekaterina est morte du typhus quatre ans aprĂšs son mariage avec le dictateur. Nadejda s’est suicidĂ©e en 1932 probablement en raison de ses dĂ©saccords politiques avec son mari. Les belles-familles de Staline ont soit Ă©tĂ© liquidĂ©es soit enfermĂ©es de longues annĂ©es dans les goulags du rĂ©gime.
Svetlana (1926-2011) Ă©tait l’enfant prĂ©fĂ©rĂ© de son pĂšre et la traversĂ©e de tous les drames de son pays l’a durablement perturbĂ©e. Elle a Ă©tĂ© Ă©levĂ©e jusqu’Ă l’adolescence dans le douillet confort d’un appartement au Kremlin et des datchas de la nomenklatura, situation Ă peine dĂ©gradĂ©e par la guerre contre l’Allemagne. Elle ignorait tout des purges sanguinaires menĂ©es par son pĂšre contre ses opposants et une grande partie du peuple soviĂ©tique, ni de la barbarie de la guerre mondiale.
Elle dĂ©couvre progressivement la tyrannie du rĂ©gime soviĂ©tique menĂ© d’une main de fer par son pĂšre en sortant de son cocon protĂ©gĂ© et en arrivant Ă l’universitĂ© pour y mener des Ă©tudes d’histoire sur « recommandation » de Staline qui refuse qu’elle suive une filiĂšre de lettres. Elle s’oppose Ă lui sur le choix de ses maris successifs. Son premier fiancĂ©, bien plus ĂągĂ© qu’elle, a Ă©tĂ© envoyĂ© au goulag aprĂšs que Staline ait forcĂ© Ă leur rupture. Son premier mari Ă©tait juif ce qui poussa Staline Ă refuser de le voir. Ils eurent un fils, Iossif, avant de divorcer rapidement. Un second mariage avec le fils d’un militaire de haut rang dans l’entourage direct du « petit pĂšre des peuples » dura Ă peine plus de temps et leur donna une fille, Ekaterina. Un troisiĂšme mariage en URSS fut anecdotique.
1953 : Staline meurt au mois de fĂ©vrier, le monde est troublĂ©, le communisme mondial bouleversĂ© et Svetlana se retrouve seule avec cette terrible hĂ©rĂ©ditĂ©. Des changements politiques apparaissent en URSS mais la nature profonde du rĂ©gime ne varie guĂšre. La fille du tyran reste sous la surveillance Ă©troite du parti compte tenu du symbole qu’elle reprĂ©sente, surtout Ă l’extĂ©rieur du pays. Elle n’est pas vraiment libre de ses faits et gestes et doit se colleter avec les survivants de la rĂ©pression ou les familles de ceux qui n’ont pas survĂ©cu. Le nom de « Staline » est tout de mĂȘme lourd Ă porter, ce n’Ă©tait d’ailleurs pas le vrai nom de son pĂšre. Elle obtient de reprendre celui de sa mĂšre, « AllilouĂŻeva », dont elle dĂ©couvre d’ailleurs le suicide qui lui avait Ă©tĂ© cachĂ© au moment des faits.
Elle poursuit des quĂȘtes amoureuses sans lendemain jusqu’Ă ce qu’elle rencontre un communiste indien soignĂ© en URSS qui meurt Ă Moscou quelques annĂ©es plus tard. Elle est autorisĂ©s avec un visa « de sortie » de quelques mois Ă accompagner le rapatriement des cendres dans son village en Inde en 1967. C’est lors de ce voyage qu’elle demande l’asile politique aux Etats-Unis d’AmĂ©rique, ennemis jurĂ©s de l’URSS. C’est la stupeur, d’autant qu’elle laisse ses deux enfants Ă Moscou⊠Quelques mois aprĂšs son transfuge Ă l’Ouest le premier ministre soviĂ©tique dira Ă l’occasion de son intervention Ă la tribune des Nations Unies :
Svetlana est une personne moralement instable, une malade et nous ne pouvons avoir que de la pitiĂ© pour ceux qui l’utilisent pour discrĂ©diter l’Union SoviĂ©tique.
AlexeĂŻ Kossyguine
Elle publie alors une autobiographie « Vingt lettres Ă un ami » centrĂ©e sur la vie familiale avec son pĂšre qui crĂ©e quelques remous en pleine guerre froide, puis deux autres livres dont les droits d’auteur l’enrichissent avant qu’un nouveau mari amĂ©ricain et endettĂ© ne la ruine. Ils ont une fille, Olga, et divorcent. Elle continue une vie d’errance dans diffĂ©rents Etats amĂ©ricains, assaillie par la nostalgie de la Russie et le souvenir de ses enfants restĂ©s sur place avec qui les liens sont quasiment coupĂ©s. Elle est aussi ballotĂ©e, voire manipulĂ©e, entre les intĂ©rĂȘts gĂ©opolitiques de Moscou et de Washington. Elle n’arrive plus Ă Ă©crire et voit ses rĂȘves de devenir Ă©crivaine s’envoler, comme d’ailleurs le reste de ses illusions.
Elle est Ă la dĂ©rive lorsqu’en 1982 elle dĂ©cide de revenir en URSS avec sa fille amĂ©ricaine, tant ses enfants russes lui manquent. Le rĂ©gime est ravi de cette dĂ©cision, lui rĂ©attribue la nationalitĂ© soviĂ©tique en lui faisant renoncer Ă l’amĂ©ricaine. Le retour est rude. Son fils, mĂ©decin, sombre dans l’alcool. Sa fille refuse de la rencontrer. En 1986 elle obtient l’autorisation (dĂ©livrĂ©e par Gorbatchev) de revenir aux Etats-Unis oĂč elle meurt en 2011 aprĂšs ses derniĂšres annĂ©es durant lesquelles elle vivait de l’aide sociale.
Svetlana n’a pas rĂ©ussi Ă s’extraire de sa terrible paternitĂ© ni de la dĂ©vastation qui l’entourait. Enfant elle a sautĂ© sur les genoux de Beria, adolescente elle a assistĂ© Ă des dĂźners-beuveries rĂ©unissant Staline, Molotov, Kroutchev, Boulganine et toute la fine-fleur de la barbarie soviĂ©tique. De multiples mariages, des enfants avec nombre de ces maris dont certains l’ont exploitĂ©e, d’autres l’ont quittĂ©e et, sans doute le seul avec lequel elle a pu partager un peu de sĂ©rĂ©nitĂ©, l’Indien, est mort de maladie. D’ailleurs le rĂ©gime soviĂ©tique lui avait interdit de se marier avec lui. Fille adorĂ©e de Staline, sans doute le seul ĂȘtre humain pour lequel le tyran savait manifester de la tendresse, elle a Ă©tĂ© sa vie durant le jouet d’intĂ©rĂȘts qui la dĂ©passaient et dont elle n’a pas su se libĂ©rer. Comment l’aurait-elle pu d’ailleurs face Ă un pĂšre dont l’action et l’ambition l’ont amenĂ© Ă diriger la mort de vingt millions de personnes ? Comment ne pas se sentir plus ou moins complice d’un pĂšre Ă qui elle a Ă©tĂ© attachĂ©e dans sa tendre enfance ?
Elle a cherchĂ© toute sa vie Ă devenir une russe « ordinaire » puis une amĂ©ricaine « comme tout le monde » et elle a Ă©chouĂ©. C’Ă©tait juste impossible lorsqu’on s’appelle Staline ! Elle mena Ă la place une vie d’errance sentimentale, gĂ©ographique, familiale et politique. Un destin Ă©mouvant face au tumulte du monde dans lequel elle fut embarquĂ©e bien contre son grĂ©. Il est dĂ©finitivement difficile d’Ă©chapper Ă son hĂ©rĂ©ditĂ© !








































