Alors que la guerre au Moyen-Orient dure depuis trois mois entre la coalition Etats-Unis/Israël et l’Iran, sans espoir d’en sortir à court terme, malgré un cessez-le-feu fragile toujours en vigueur, l’économie mondiale subit déjà les conséquences de ce bouleversement géopolitique qui rebat les cartes de la puissance dans cette région d’une façon qui s’annonce durable, et pas vraiment en faveur de « l’Occident collectif »
La France, toujours insouciante, se préoccupe plus des frasques sexuelles d’un chanteur pour midinettes ou de savoir si le groupe Bolloré continuera à financer le cinéma national, que de se préparer à affronter la crise qui couve. Le prix des carburants en forte hausse pénalise déjà quelques professions mais les milliers de kilomètres de bouchons sur les routes à l’occasion des habituels week-ends prolongés du mois de mai montrent que tout le monde ne semble pas atteint de la même façon.
Beaucoup se questionnent pour savoir où et comment ils passeront leurs vacances d’été alors que les nuages s’accumulent sur le pays : blocages politiques non résolus avec une majorité introuvable, année électorale propice aux annonces inconsidérés, croissance 0 au premier trimestre de l’année, retour de l’inflation, déficits des finances publiques hors de contrôle, hausse des taux d’intérêt qui pèsent sur un pays surendetté, aggravation du chômage, système de retraite et de santé non financés, guerres commerciales en cours…
Bref, le réveil risque d’être dur pour les cigales… et les vacances estivales incertaines !
Laszlo Krasznahorkai est un écrivain hongrois né en 1954 qui reçut le prix Nobel de littérature en 2025. Il convenait donc de faire connaissance avec lui. Ce roman de 1989 est basé sur une histoire absurde : un groupe de forains, traînant avec eux un cadavre de baleine, débarquent dans une petite ville hongroise en hiver. Il y a soudainement un déclenchement de violence qui entraîne l’intervention de l’armée pour rétablir l’ordre.
On suit le déroulement de cette aventure à travers les yeux de personnages incongrus, souvent alcoolisés qui observent ce qui se passe tout en se plongeant dans d’improbables et sombres introspections du monde et d’eux-mêmes.
…nous sommes les misérables sujets d’un échec insignifiant au sein de cet éblouissant univers, et toute l’histoire de l’humanité se résume, pour vous citer un exemple pertinent, aux pitoyables fanfaronnades de pauvres parias stupides et sanguinaires repliés dans les lointaines coulisses d’une scène gigantesque, à la douloureuse confession d’une erreur, la lente reconnaissance d’une vérité cruelle : ce monde n’est pas franchement une brillante réussite.
Réflexion de M. Eszter, l’un des personnages..
Le style est plutôt ardu, des phrases-chapitres très longues, lourdes comme les nuits d’hiver dans lesquelles se déroulent beaucoup de scènes. Il fait penser à celui de l’écrivain roumain Mircea Cartarescu (https://rehve2.fr/2020/03/cartarescu-mircea-solenoide/), sans doute le style propre à cette région d’Europe centrale et orientale. Les intervenants sont rustres ou délirants, collants comme la neige salle dans les caniveaux du bourg. Ces phrases sans fin pour développer les raisonnements absurdes de personnages à la dérive relèvent un peu de l’exercice de style et très peu d’un récit haletant.
Dans les dîners en ville la jeunesse s’émeut qu’il faille obtenir et payer une Autorisation de voyage électronique (ETA) pour entrer au Royaume-Uni, même pour un court séjour. Pire encore, les Etats-Unis d’Amérique envisageraient de rendre obligatoire la mention de ses comptes sur les réseaux dits « sociaux » lors de la demande de visa pour entrer sur ce territoire ; elle est pour le moment facultative. Il s’agirait pour les autorités douanières américaines de pouvoir refuser l’entrée à des étrangers qui auraient dit ou écrit du mal des Etats-Unis ou de ses dirigeants.
C’est ce qu’on appelle des frontières ! Evidemment, nos jeunes dopés aux programmes Erasmus qui n’ont jamais rien connu d’autre que la libre circulation des biens et des personnes entre les pays membres de l’Union européenne (UE) et la presque-disparition des frontières entre les pays membres et signataires des accords de Schengen, ont un peu oublié le concept même de frontière. Ils comprennent difficilement pourquoi ils doivent demander l’autorisation du gouvernement britannique et payer 20 livres pour aller à Londres, ou donner les références de leurs comptes TikTok à la douane américaine pour rentrer, éventuellement.
A une époque où une grande partie des citoyens et de la classe politique se lamentent au sujet des « abandons de souveraineté » que la France, comme tous les pays-membres, a consenti au profit de l’UE, le retour des frontières et des visas donnent un aperçu de ce que pourrait être la récupération de certains de ces éléments de souveraineté. Demander un visa ou un ETA n’est pas bien pénalisant même si légèrement contraignant. L’Autorisation de voyage électronique demandée par les autorités britanniques n’est en fait que la version moderne des petites fiches cartonnées que les anciens remplissaient dans l’avion avant le débarquement pour remise au douanier avec son passeport. Si malgré tout on ne veut pas se soumettre à ces formalités trop « intrusives », il suffit de ne pas se rendre au Royaume-Uni ou aux Etats-Unis.
Ces petites contraintes devraient permettre d’éclairer la réflexion de chacun sur les avantages et inconvénients pour un pays comme la France à faire partie, ou pas, d’une alliance politique et commerciale comme l’UE. Comme chaque décision il y a du pour et du contre, le bilan consiste à faire la somme des « + » et des « – » et de se positionner en conséquence. Le Royaume-Uni a montré qu’il était possible de quitter l’Union européenne si le peuple le voulait. On peut aussi rétablir les frontières intra-européennes, après tout, les accords de Schengen qui les ont abolis ne datent que de 1985 et l’Europe a vécu pendant des siècles avec des frontières dont les franchissements furent plus ou moins fluides selon les époques et les pays. Mais dans ce cas il vaut mieux être cohérents et arrêter de se lamenter sur les « contraintes » que représenteraient les visas ou les ETA.
Ce très beau documentaire de Nick Broomfield sorti en 2025, diffusé sur la chaîne Arte, revient sur la vie fulgurante de Brian Jones (1942-1969), le guitariste fondateur des Rolling Stones en 1962. Passionné de blues, instrumentiste de génie, il a durablement influencé la musique des Rolling Stones mais n’a pas su se maintenir au sein de ce groupe de légende.
L’arrivée d’un manager fait pencher le pouvoir au sein du groupe en faveur du duo Jagger/Richards dont la facilité d’écriture et de composition isole un peu Jones qui se replie sur lui-même. Très bel homme, il multiplie les conquêtes féminines (cinq jeunes filles mises successivement enceintes avant d’être délaissées avec leurs enfants) puis s’attarde avec la redoutable et très séduisante Anita Pallenberg qui va l’accompagner dans ses addictions mortifères avant de passer dans les bras de Keith Richards. Devenu ingérable, il est « licencié » du groupe. Il est retrouvé mort dans sa piscine deux mois plus tard en 1969, à 27 ans. Un émouvant concert hommage des Rolling Stones est organisé à Hyde Park dont on voit quelques images, notamment celles de Jagger habillé uniformément en blanc se déhanchant devant son micro et une foule immense et émue au souvenir de cette étoile filante.
Le documentaire donne la parole à ses parents, psychorigides, ses fiancées, amoureuses, ses compagnons musiciens stoniens, admiratifs de ses talents. Un passage excitant le montre jouer avec Jimi Hendrix, d’autres insistent sur l’hystérie déclenchée par le groupe, et tout particulièrement par Brian, l’ange guitariste blondinet qui fait chavirer les cœurs et assite à des gigs de Muddy Waters, son héros. Une photo le montre avec sa chienne épagneule de cinq ans à qui il a fait manger un gâteau au LSD et dont l’une de ses ex explique que l’animal s’est réveillé en ayant pris 20 ans d’un coup.
« Brian Jones et les Rolling Stones », c’est l’histoire triste d’un grand musicien qui s’est laissé déborder par ses démons plutôt que de suivre son immense talent. Il a renoncé de ce fait à la vie et une destinée au cœur du « plus grand groupe de rock du monde » qui, depuis plus de cinquante ans, accumule les succès, guidé par le duo aujourd’hui octogénaire Jagger/Richards, et qui… sort un nouveau disque-studio dans un mois.
Le déclenchement de la guerre américano-israélienne de février 2026 contre l’Iran est politiquement comparable à l’invasion russe de l’Ukraine lancée en février 2022. Les deux sont le fait de régimes qui ont décidé que le concept de « droit international » ne s’appliquait plus à elles car bridant leur ambitions historiques et civilisatrices. Etats-Unis et Russie ont lancé leurs forces armées contre leurs ennemis en pensant qu’elles n’en feraient qu’une bouchée et que les régimes politiques gouvernant l’Ukraine comme l’Iran tomberaient comme des fruits mûrs en quelques semaines de combat.
L’ex-empire soviétique pensait que les citoyens ukrainiens accueilleraient les soldats de l’armée rouge comme des libérateurs venant les sortir des griffes du régime de « nazis drogués » qui les gouverne. Le nouvel empire américain s’attendait à ce que la population iranienne descende dans la rue pour achever le travail de déstabilisation déjà bien entamé par des campagnes de bombardement intenses. Dans les deux cas, jusqu’ici, la réalité ne s’est pas déroulée comme les plans le prévoyaient. Après plus de quatre années de guerre l’Ukraine se défend toujours avec vaillance et l’armée russe n’a que peu progressé au-delà de la province du Donbass depuis trois ans. En Iran, malgré les rodomontades du gouvernement américain et ses communiqués de victoire, le régime tient bon, les dirigeants assassinés ont été remplacés, l’armée religieuse continue à lancer missiles et drones à tout-va, bloque partiellement le détroit d’Ormuz créant ainsi une crise économique mondiale et, surtout, attaque les pays arabes du Golfe persique ruinant sans doute pour longtemps leur réputation de havre de paix particulièrement attractif pour les touristes blingblings du monde entier, les narco-trafiquants et le recyclage de capitaux de toutes origines.
Ce chaos guerrier aux forts relents post-coloniaux, néo-impérialistes, risque de laisser des traces durables dans la géopolitique mondiale, sans parler de la crise économique qui sourd sur la planète entière. Les pays agresseurs n’arrivent pas pour le moment à mettre fin aux guerres qu’ils ont initiées. Ils présentent l’un et l’autre des revendications pour le moment inacceptables par les pays agressés. Comme ceux-ci continuent de résister militairement contre vents et marées, ou, à tout le moins, d’être en mesure de déployer une capacité de nuisance certaine, ils ne sont pas acculés à signer leurs redditions comme le furent l’Allemagne ou le Japon en 1945. Alors ils continuent à faire valoir leurs « arguments » et leur volonté de survivre à coups de missiles ou de canons, et surtout à force de beaucoup d’ingéniosité, comme inspirés par le désespoir.
Evidement tout est relatif : vu de « l’Occident collectif » on préfèrerait que l’Ukraine s’en sorte et que l’Iran tombe. Ce serait une espèce de revanche pour toutes les attaques subies en provenance de l’ex-empire soviétique depuis la révolution bolchevique de 1917, et d’Iran depuis la chute du Shah, plutôt prooccidental, en 1979. Mais du côté du « Sud global » c’est exactement la position inverse et on ne serait pas mécontent que les Etats-Unis avalent leur chapeau comme revanche contre « l’impérialisme occidental », dont ils furent les leaders depuis la fin de IIe guerre mondiale, comme gage d’un certain rééquilibrage géopolitique du monde du XXIe siècle.
Les grandes puissances émergentes, voire déjà significativement émergées, comme la Chine et l’Inde penchent nettement en faveur de ce rééquilibrage et le font savoir. Le plus édifiant dans cette affaire est que les deux forbans qui gouvernent aux destinées de la Russie et des Etats-Unis semblent creuser leurs propres tombes. Les années à venir diront si l’occident continuera vers ce déclin déjà maintes fois annoncé depuis cinquante ans, ou si un ultime sursaut lui permettra de repousser cette échéance. Désormais « Sud global » et « Occident collectif » utilisent les mêmes méthodes en cherchant à obtenir par la force ce qu’elles échouent à convenir par la diplomatie. Toujours membre de cet occident tant rejeté par une partie de la planète, l’Europe reste l’une des dernières entités à défendre l’Etat de droit et les valeurs internationales telles que définies par l’Organisation des Nations Unies, notions en grave danger d’extinction. Elle est bien seule dans ce combat.
Quoi qu’il en soit il est peu probable que tout revienne comme avant, un « avant » où le système international avait été bâti, par et pour l’URSS et les Etats-Unis, sur les ruines de l’Europe de 1945. Les deux guerres en cours, dont on ignore encore quand et comment elles se termineront, semblent avoir déjà sérieusement entamé le crédit de la Russie et des Etats-Unis. L’avenir à court terme dira si, en plus, elles ont affaibli ces deux Etats hégémoniques au profit des nouvelles puissance mondiales dominées par l’Inde et la Chine, plutôt avec brio, et où le concept de démocratie est relayé aux oubliettes.
On connait mieux la photographe américaine Lee Miller (1907-1977) depuis le film biographique qui lui a été consacré en 2023 : « Lee Miller ». Passant du mannequinat à la création photographique, elle fréquente les plus grands, assistante et amante de Man Ray à Paris, elle intègre le groupe des surréalistes dans l’entre-deux-guerres, réalise des clichés de Picasso, Eluard (et sa femme Nush), Magritte, Max Ernst, Cocteau…, repart à New York puis s’installe au Caire après avoir épousé un riche homme d’affaire égyptien. La déclaration de la guerre de 1939-1945 la surprend à Londres alors qu’elle travaille pour le magazine Vogue. Elle documente le blitz puis fait des pieds et des mains pour être accréditée par l’armée américaine sur les champs de bataille continentaux, à une époque où les reporters de guerre étaient exclusivement masculins. Couvrant la guerre jusqu’à la libération des camps de concentration de Buchenwald et Dachau en 1945 elle vit des expériences traumatisantes, au contact direct des soldats sur le front, qui la marqueront pour le reste de sa vie. Elle continue de façon épisodique son activité de photographe après la guerre avant de connaître une fin de vie pénible entre maladie et addictions. C’est après sa mort que son fils Anthony va rassembler et gérer les 60 000 négatifs qui constituent d’éblouissantes et parfois tragiques archives du XX siècle.
Le musée d’art moderne présente une belle rétrospective de l’œuvre de Lee Miller. L’époque joyeuse des débuts dans les années 1920-1930 débute par des portraits de Lee pris par les grands photographes du moment. Elle est un modèle recherché et Cocteau la fait jouer le rôle d’une statue animée dans son film « Le sang d’un poète » dont un extrait est visionnable dans la première pièce.
Une série de ses clichés se concentre sur le pouvoir érotique de la photographie, sans doute peu exploité jusqu’ici. Une autre concerne son séjour égyptien et sa fascination pour le désert. Mais sans conteste la période la plus émouvante est celle concernant la guerre. On y voit les ruines de Londres durant le blitz et les tentatives désespérées de la population qui tente de vivre. Plus tard, arrivée en France au lendemain du débarquement en Normandie, elle photographie les champs de bataille, ou plutôt comment les combattants et les civils survivent au milieu du chaos guerrier. Il y a aussi la célèbre série prise dans l’appartement d’Hitler à Munich, et les clichés d’elle prenant un bain dans la baignoire du Führer alors qu’on vient d’apprendre son suicide dans son bunker de Berlin. Elle passe par le Berghof encore en flammes après que les SS en fuite l’aient incendié.
Et puis, bien sûr, on en arrive à la série sur les camps de concentration, exposée dans une salle aux murs noirs précédée d’un avertissement pour les âmes sensibles. Beaucoup ont déjà vu ces clichés qui montrent les piles de cadavres, les survivants émaciés dans leur costume rayés, les regards incrédules des soldats alliés devant ce qu’ils découvrent, bref, la barbarie nazie dévoilée au reste du monde quasiment en temps réel car elle fut l’une des premières photographes à diffuser cette sordide vérité. Elle dut même insister lourdement auprès de Vogue, d’abord pour certifier la réalité de ce que dévoilaient ses photographies, ensuite pour que le magazine accepte de les publier.
Avec cette rétrospective des photographies de Lee Miller se révèle la personnalité hors du commun d’une artiste qui a su passer avec une égale créativité de la mode au surréalisme, de la guerre aux portraits de Picasso. Sa volonté de photographier la guerre marquait son désir de participer à cette guerre, du bon côté, et pas uniquement pour y faire des photos. Elle a aussi écrit sur le terrain nombre d’articles sur cette épopée. Une photo montre d’ailleurs une machine à écrire Remington cabossée après un bombardement comme symbole du journalisme qui doit survivre quoi qu’il arrive.
Toutes ses clichés sont en noir en blanc, pris au Rolleiflex, l’appareil emblématique de l’époque, bien moins pratique que les appareils d’aujourd’hui. Lee devait souvent développer et agrandir elle-même ses négatifs, dans une boutique de photos dans Saint-Malo sous les bombes, dans un lavabo de circonstance sur le front. Beaucoup des tirages présentés sont d’époque illustrant le grand soin qu’elle mettait dans l’agrandissement aussi important pour elle que la prise de vue dans la réussite de l’ensemble. Quelques agrandissements modernes ont dû être réalisés quand les originaux étaient trop détériorés par le temps. Intéressée par la technique elle a profité du climat plus léger des années folles pour innover dans le processus de solarisation des images dont le rendu cadrait très bien avec la folie surréaliste. Seules une ou deux photos, de mode, sont en couleurs lorsque qu’elle testa à Londres durant la guerre les pellicules Kodachrome qui venaient d’être inventées.
Comme l’indique son fils, elle a sans doute été durablement atteinte par ce qu’elle a découvert et souffert ensuite de ce qu’on appelle aujourd’hui le syndrome post-traumatique, comme des millions de survivants anonymes de cette époque. Par son engagement personnel elle a su faire comprendre et partager avec ses clichés les origines de ce syndrome. En ceci elle a véritablement œuvré comme une exceptionnelle chroniqueuse de son temps en y sacrifiant une partie de son âme. Comment la sensibilité d’une artiste pourrait-elle subir sans souffrances pareille vision de notre barbarie ?
Jule Romains (1885-1972), écrivain-poète français, normalien, membre de l’académie française, a publié une trilogie romanesque intitulée « Psyché » dont « Le dieu des corps » est le deuxième volume : un roman-récit sur l’amour et le désir. Un officier de marine se marie soudainement avec une belle et mystérieuse pianiste. Il tient la chronique de leur lune de miel de deux mois avant qu’il n’embarque et que les évènements ne les séparent, provisoirement.
Homme d’expérience, il découvre avec émerveillement, et narre avec une grande finesse, la beauté de son épouse et l’attrait réciproque qu’ils éprouvent. Publié en 1928, à une époque plutôt pudique dans la littérature, c’est un exploit de concentrer ces mots sur l’amour physique sans jamais déborder d’un cadre relativement strict. Le texte est très subtil et si juste, tout en évocations et détails susurrés. Rien n’est voilé mais la force de l’attirance physique est dévoilée avec éclat comme fondation d’un amour parfait.
Certains chapitres rédigés en italique évoquent aussi le processus d’écriture du narrateur et ses interrogations sur le ressenti intérieur de sa femme sur ce qu’ils vivent ensemble, la passion des corps prélude à l’amour total. Apprenant qu’elle rédige également un journal il va obtenir qu’elle en partage quelques pages avec lui histoire de confronter leurs sentiments, ceux sur lesquels on peut rebuter à échanger oralement.
Une belle performance littéraire, celle d’une époque où le style et la richesse de la langue pouvaient remplacer la crudité des mots privilégiée dans le roman contemporain. C’est aussi une ode à l’écriture comme moyen de révéler le fond de son âme à celle qu’on aime. C’était en d’autres temps…
Le pouvoir galonné au Mali tremble sous les coups de boutoir des religieux terroristes. Ceux-ci ont renoué leur alliance improbable avec les indépendantistes Touareg sahariens. Ensemble ils viennent de reconquérir Kidal, leur bastion du nord, qui leur avait été repris en 2023 après le coup d’Etat militaire de 2020 avec l’aide de troupes russes. Ils ont aussi assassiné le ministre de la défense, et numéro 2 du gouvernement, lors d’un attentat suicide contre son domicile à Katy, commune située à une vingtaine de kilomètres de la capitale où résident la plupart des ministres sous forte protection militaire.
Depuis qu’ils ont pris les rênes à Bamako, et mis fin aux accords de coopération militaire avec la France, l’ex-puissance coloniale, les galonnés maliens ont installé leur pouvoir, pas vraiment démocratique mais vraisemblablement pas pire que le précédent. Celui qui s’annonce sera religieux et prévoit l’établissement de la charia sur le pays. En novembre 2025, un groupe affidé avait enlevé et exécuté publiquement une jeune « influenceuse » à Tonka, une ville du nord du pays où les djihadistes semblent évoluer assez librement. Personne ne pourra dire qu’il n’était pas informé de ce qui risque d’arriver. Il n’est d’ailleurs pas sûr que cette perspective inquiète beaucoup la population en dehors de la capitale… Comme au Proche-Orient les religieux armés semblent avoir su se faire apprécier à l’intérieur du pays en délivrant les services sociaux que l’Etat défaillant rend peu ou mal.
Les forces russes qui appuient les forces armées maliennes (FAMA) n’ont pas réussi à contrer efficacement cette tentative de déstabilisation. Il semble même que la garnison russe stationnée à Kidal aurait rendu les armes en échange de l’engagement des rebelles de les laisser évacuer leur base et quitter la ville. Cela étant dit il ne faut pas exclure un sursaut des FAMA appuyées par leurs amis russes mais ce serait sans doute éphémère.
Ces évènements militaro-politiques confirment, si besoin en était, que l’expulsion des forces militaires françaises en 2022 fut finalement une bonne chose. Certes l’armée française a dû gérer une blessure d’égo, ne serait-ce qu’en mémoire de la soixantaine de soldats morts au combat contre les djihadistes au Mali, mais l’intervention de forces armées étrangères au Sahel est sans espoir de réussite et la garantie de risquer des vies et de dépenser l’argent public à fonds perdus. L’armée française a bien mieux à faire sur le front est de l’Europe et aux frontières de la France.
Il existe une communauté nombreuse de binationaux franco-maliens et un nombre important d’émigrés maliens en France rendant délicate une rupture complète des relations diplomatiques entre les deux pays. On ignore à ce stade si la politique française d’octroi de visas et de la nationalité a été revue en fonction de la dégradation actuelle des relations entre les deux pays. Les ambassades respectives continuent de fonctionner avec des effectifs réduits. Le régime malien retient toujours en prison un agent français de la DGSE qui était pourtant accrédité. En rétorsion Paris a expulsé quelques diplomates de l’ambassade malienne mais n’a pris personne en otage. Il n’est pas sûr qu’en cas de changement de pouvoir cet otage d’Etat serait libéré mais une négociation serait peut-être plus facile. Le business des otages est assez prisé de la partie Touareg de l’alliance rebelle qui dispute le pouvoir aux galonnés maliens.
La France a colonisé le Mali sous le nom de « Soudan français » à la fin du XIXe siècle jusqu’à son indépendance en 1960. Comme souvent Paris a tenté de maintenir l’illusion d’un lien « fraternel » avec son ancienne colonie. Cela n’a pas fonctionné comme attendu, elle en paye le prix aujourd’hui. Le mieux désormais est de laisser aller le Mali vers son destin en s’en mêlant le moins possible. Ce destin l’éloigne de la France depuis déjà quelques années, il faut l’admettre et s’y résigner. Ainsi va la vie des nations.
Ce film de Xavier Giannoli revient sur la douloureuse époque des années 1930 jusqu’à la fin de la IIe guerre mondiale, durant laquelle le journaliste et patron de presse français Jean Luchaire (1901-1946) et son ami allemand Otto Abetz (1903-1958), amateur d’art et admirateur de la littérature française, qui fut ambassadeur de l’Allemagne nazie en France durant toute la guerre, passèrent de l’idéalisme à l’ignominie, entraînant dans leur chute la fille de Jean, Corinne. Le titre de ce long métrage fait référence au recueil éponyme de poèmes de Victor-Hugo, publié en 1840, un ensemble alternant entre la beauté et la tristesse, l’amour et la mort. Une histoire somme toute banale illustrée par un scénario qui ne l’est pas.
Dans l’entre-deux guerres mondiales, Luchaire et Abetz affichent un relatif idéalisme sur l’amitié franco-allemande basé sur le « plus jamais ça », cri du cœur des survivants des massacres de la guerre de 1914-1918. Relatif seulement car Abetz est déjà proche du régime national-socialiste qui monte en Allemagne.
Et puis la guerre arrive, la France est occupée par l’armée allemande, Abetz est nommé ambassadeur à Paris où il retrouve son ami Luchaire. Les premiers mois ils semblent se préoccuper d’aider la presse et les intellectuels français à survivre dans cette atmosphère guerrière, puis assez rapidement le Français va céder au chant des sirènes de la collaboration : marché noir, fêtes somptuaires, petits services demandés à l’Allemand pour les copains et les coquins, compromissions diverses pour faire survivre son journal dont le rédacteur en chef est ouvertement antisémite. De son côté, l’Allemand qui est membre du parti nazi applique les instructions qu’il reçoit de Berlin et participe au durcissement de l’occupation, notamment en facilitant la déportation des juifs vers les camps de la mort.
Corinne est actrice et, elle aussi, se laisse dériver dans le maelstrom de la collaboration pour continuer à travailler mais aussi pour profiter de tous ces petits plaisirs plutôt rares en temps de guerre : alcool, drogues, soirées à l’ambassade d’Allemagne rue de Lille sous les bannières nazies…
Jean et Corinne sont tous deux atteints de la tuberculose, une maladie dont on mourrait beaucoup à l’époque où le vaccin n’existait pas encore. Peut-être cette perspective mortifère explique aussi pourquoi ils ont glissé si facilement dans un présent de corruption morale sans avenir ?
Les choses se terminent mal : l’Allemagne perd la guerre, Jean Luchaire est fusillé, Corinne, de plus en plus malade, est condamnée à 10 ans d’indignité nationale. Au début du film on la découvre essayer de survivre dans Paris avec la fille qu’elle eut avec un aviateur autrichien de la Luftwaffe. Otta Abetz sera jugé, condamné, amnistié avant de décéder dans un banal accident de voiture.
Seule lumière d’humanité dans cette atmosphère délétère, le réalisateur juif-ukrainien (dont la famille a été exterminée dans les camps allemands) qui avait fait débuter Corinne dans ses premiers films, et qui ayant survécu à la guerre, revient la voir à Paris après la libération, prendre de ses nouvelles et lui proposer un nouveau film à tourner en Italie, elle mourra avant que ne débute ce projet.
Ce film est perturbant. Il a d’ailleurs créé des débats, nous sommes en France où la polémique est érigée en mode de fonctionnement… Les personnages principaux ont réellement existé. Certains politiques et historiens contemporains se sont emparés du sujet pour attribuer les dérives collaborationnistes de l’époque à la droite ou à la gauche, c’est selon. Ces disputes 80 ans après les faits n’ont guère d’importance. Elles révèlent que personne n’est très à l’aise avec le fait historique des errements, parfois criminels, de la collaboration avec l’occupant, qui a été le fait de citoyens français, parfois idéologisés, souvent juste attirés par le lucre.
Le réalisateur s’est entouré d’historiens pour cadrer les personnages principaux du film, Corinne et Jean Luchaire, et Otto Abetz, tout en ajoutant quelques scènes fictionnelles qui ne changent pas la façon dont ils sont présentés : des arrivistes oubliant l’honneur et la morale au profit de leurs petits intérêts personnels. Même si leur cheminement vers la dépravation est progressif, l’aboutissement est sans appel. Evidemment, à la sortie de la séance le spectateur mal à l’aise ne peut s’empêcher de s’interroger sur ce qu’il aurait fait dans une situation pareille.
Résister en temps de guerre (ou de dictature) c’est une affaire intime de courage. Bien malin celui qui peut affirmer avec certitude si, en ces circonstances, il en aurait fait suffisamment preuve pour risquer sa vie et défendre la patrie. L’histoire a montré que nombre de ceux qui ont résisté ne furent pas forcément ceux que l’on attendait, et vice-versa.
Une chose est sûre : lorsque son pays est occupé par un voisin, mieux vaut éviter d’aller parader dans des réceptions fastueuses de l’ambassade ennemie. Il n’est pas recommandé non plus de faire des affaires avec l’occupant. Dans tous les cas il faut s’attendre à devoir rendre des comptes une fois l’occupation terminée, car le plus souvent elle se termine un jour. Jean Luchaire est sans doute conscient des risques pris mais son attrait pour la corruption le rend lâche. Sa fille Corinne se laisse aller à le suivre sans trop réfléchir, par manque de personnalité, par admiration pour son père et aussi par facilité. Suiviste, elle est la plus à plaindre dans cette histoire et la tuberculose va la tuer bien plus sûrement que ses juges, ce qui bien sûr ne l’exonère de rien.
Le film de Giannoli montre la chute abyssale du père et de la fille dans la trahison de la collaboration, au cœur du mal. Dans une interview au journal Le Monde le réalisateur déclare :
Mon obsession était de ne pas faire de contresens en m’autorisant les torsions historiques qu’impose un film. Je n’avais pas le droit de faire des contrevérités historiques, et je mets au défi n’importe qui d’en relever une dans mon film. Ceux qui ont relevé ce qu’ils croient être des erreurs connaissent l’histoire de la période, de Vichy, dans le meilleur des cas, mais pas précisément celle de Jean Luchaire, de sa fille ou d’Abetz. …
A travers lui [Jean Luchaire], je ne fais pas le portrait de « la » collaboration. Je n’aurais jamais eu cette prétention. Je traite un caractère individuel et singulier de collaborationniste. … Reste que nous savons que le chaos de la collaboration est complexe, et que des gens venant d’horizons différents se sont compromis.
Le Monde – 18/04/2026
L’objectif est atteint, la méthode est efficace, le film est mordant.
Lors de son procès à la fin du film, le procureur assène à Jean Luchaire, patron de presse :
Les mots des salauds arment le bras des imbéciles !
Une parfaite épitaphe pour cette période comme pour ce film intéressant. Oui, souvent lâcheté et bêtise se mêlent pour aboutir à la dévastation.
NB : Le film est très long : 3h15. De (trop) nombreuses scènes montrent les Luchaire tirer sur leurs cigarettes ou expectorer des crachats sanglants fruits de leur phtisie, provoquant ainsi l’écœurement des spectateurs. Le réalisateur aurait pu en économiser quelques-unes ce qui aurait permis de réduire la durée de la séance sans occulter le fait que Jean a transmis sa tuberculose à sa fille Corinne.
Alors que les prix de l’énergie augmentent du fait de la guerre dans le Golfe Persique l’Etat voit s’accroître les taxes proportionnelles qu’il perçoit sur le prix des carburants à la pompe et… diminuer les recettes fiscales qu’il anticipe au titre du budget 2026 du fait de la dépression économique qui couve à cause de cette crise énergétique.
Des dirigeants politiques de tous bords appellent déjà à « rendre l’argent aux Français », agitant le concept de « cagnotte » sous le nez de Mme Michu qui entend déjà les sous tintinnabuler dans le porte-monnaie de l’Etat. En réalité, parler de « cagnotte » en période de graves déficits budgétaires est tout simplement une hérésie économique et financière, propre à la démagogie politique érigée en mode de fonctionnement depuis très longtemps.
Le budget 2026 a été adopté par le parlement en déficit d’environ 135 milliards d’euros pour un total de dépenses de 460 milliards ce qui donne un déficit budgétaire de 30%, c’est-à-dire que pour 100 EUR dépensés la France va devoir en emprunter 30. Et il est à craindre que ce déficit ne s’accroisse par rapport à la prévision à cause des conséquences économiques de la crise géopolitique en cours. On pourrait parler de « cagnotte » à partir du moment où des économies de dépenses ou des suppléments de recettes permettraient de ramener à 0 ce déficit de 135 milliards et c’est seulement à partir du premier euro suivant la mise à 0 du déficit qu’il y aurait éventuellement des sous « mis de côté ». Et encore, ceux-ci devraient être affectés en priorité au remboursement de la dette très significative qui est laissée aux générations futures, plutôt qu’à de nouvelles dépenses. On est encore loin de ce cas de figure qui n’a plus été atteint depuis 1974, date du dernier budget de l’Etat exécuté en équilibre, c’est-à-dire avec un déficit égal ou supérieur à 0. En attendant, toute recette inattendue tombe dans le trou abyssal du déficit du pays !
Ce concept de « cagnotte » était déjà apparu dans les années 2000 alors que, sous le gouvernement socialiste du premier ministre Jospin, une gestion des finances publiques un peu plus rigoureuse que l’habitude et la croissance économique avaient généré des recettes permettant de ramener le déficit à un vingtaine de milliards en 2000 et 2001. Mais il s’agissait toujours d’un déficit rendant l’idée de « cagnotte » toujours aussi incohérente.
Ainsi va la vie politico-financière française. La crise économique sourd, la crise financière s’annonce et des dirigeants de rencontre glosent sur une « cagnotte » à redistribuer aux Français.
Adèle Yon est une jeune autrice trentenaire, normalienne, qui au cours de ses études a mené des recherches généalogiques sur son arrière grand-mère que les rumeurs et informations familiales disaient schizophrène. Son enquête a servi de base à une thèse de doctorat en 2024 avant d’être transformée en récit.
L’univers familial dans lequel elle plonge apparait plutôt sombre, composé de secrets accumulés et d’une époque où la psychiatrie était balbutiante. Alors il est question pour Elisabeth « Betsy » d’un amour éperdu, d’un internement psychiatrique désespéré (dix-sept ans durant), de neurochirurgie barbare, d’un retour douloureux chez ses parents, du rejet par son mari. Beaucoup de souffrance et de malheur qui ne furent pas sans conséquences sur les générations suivantes où l’on compta quelques suicides et un pesant silence.
Par cette écriture thérapeutique Adèle Yon cherche aussi à briser l’enchaînement du malheur et, en mettant à jour la vérité du parcours de son arrière-grand-mère, s’assurer que les générations suivantes pourront suivre un destin plus apaisé. Le texte est séparé en trois origines, chacune rendue avec une police de caractère spécifique : les courriers anciens échangés entre Betsy et son mari durant la guerre, les courriels reçues et envoyés à l’époque contemporaine et la rédaction d’Adèle qui digresse aussi sur le processus de la connaissance familiale acquise sur base de documents intimes plutôt banals dont il faut tenter de reconstituer le contexte. Elle complète cette quête par une plongée dans l’univers medico-psychiatrique de l’époque qui permet de mieux comprendre le sort barbare auquel a été soumis son ancêtre.
Le dernier chapitre est un résumé de la vie dévastée de Betsy telle que déduite par l’autrice après ses années de recherche et de dialogues avec ceux qui l’ont approchée. C’est simplement la vraie histoire d’une femme martyrisée. Un récit émouvant et perspicace.
Le Grand Palais expose les œuvres produites par Henri Matisse (1869-1954) lors des dernières années de sa vie. Après avoir subi une grave opération en 1941, des suites d’un cancer, il refuse de s’exiler aux Etats-Unis d’Amérique comme le lui proposent nombre de ses pairs artistes. Il a près de 80 ans, rescapé d’un cancer alors que les médecins lui avaient laissé peu d’espérance de vie, il se lance dans une frénésie de créativité, entre Nice et Vence. Sa volonté de rester en France en cette période d’occupation allemande est aussi un acte politique de résistance à l’envahisseur. Sa femme et sa fille seront arrêtées par la Gestapo, cette dernière torturée, avant d’être libérées. Henri Matisse ignorait qu’elles appartenaient toutes deux à un réseau de résistance.
Des tableaux majeurs sont présentés, dont Grand intérieur rouge, une nature qui serait presque morte ne seraient-ce un chat et un chien jouant sous ta table sur laquelle sont posés des vases remplis de fleurs aux couleurs éclatantes. Les meubles dans la pièce et les tableaux accrochés au mur sont tracés avec des traits simples et naïfs, des perspectives qui paraissent approximatives. L’ensemble rend une atmosphère, joyeuse et enfantine où il fait bon vivre. Le rouge (prédominant dans la majorité des toiles de l’exposition) donne un sentiment de chaleur familière. Un chef d’œuvre !
D’autres toiles éblouissantes montrent des séries de bouquets de fleurs en gerbe, dont l’une déclinée en noir-et-blanc. Elles illustrent l’extrême sensibilité de Matisse à la nature. Il est vrai que qu’on ne fait pas mieux comme modèle en matière palette de couleurs.
La vie est tendance, et l’essence d’une tendance est de se développer en forme de gerbe, créant, par le seul fait de sa croissance, des directions divergentes entre lesquelles se partagera son élan.
L’évolution créative – Bergson 1907, relu par Matisse en 1944
De nombreux dessins de portraits sont exposés dont ceux, simplissimes, dans lesquels le visage est représenté d’un simple trait de fusain, tracé d’une main habile. Une courte vidéo le montre en train de croquer l’un de ses petits-fils qu’il regarde avec attention avant de le transcrire sur le support papier. Il ne se reprend qu’à une seule reprise pour gommer l’oreille du garçonnet et la redessiner avec encore plus de réalisme. Le résultat est délicieux. D’autres modèles sont aussi présentés dont son celui de son ami Aragon qui publiât « Henti Matisse, roman », recueil de textes écrits par le poète sur le peintre.
La fin de l’exposition est consacrée aux découpages sur papier gouaché collés ensuite sur des fonds peints ou neutres. C’est là qu’apparaissent les célèbres « Nus bleus », sortes de femmes aux formes pulpeuses et désarmantes. On a tous utilisé des marque-pages, ou signé des cartes postales, siglés de ces célèbres formes bleues. Une seconde vidéo le montre découpant le papier à l’aide d’un gros ciseau de couturier pour créer les formes rondes et modernes qui composent les personnages de ces créations.
Il n’y a pas de rupture entre mes anciens tableaux et les découpages, seulement, avec plus d’absolu, plus d’abstraction, j’ai atteint une forme décantée jusqu’à l’essentiel.
Matisse – 1952
Matisse a aussi travaillé à l’élaboration d’un livre illustré : Jazz, exposé ici, composé de découpages posés sur un fond peint pour accompagner un texte sur l’art calligraphié et peint par Matisse lui-même en grosse lettres rondes et enfantines. Sur l’une des scènes on voit Icare au milieu des étoiles jaunes d’un ciel bleu uni, monter vers le soleil ou, au contraire, chuter après l’avoir trop approché ; chacun y voit ce que son humeur lui inspire.
Au-delà des superbes œuvres du peintre qui ont illuminé le regard du visiteur, celui-ci ressort de l’exposition marqué par l’enthousiasme de ce créateur qui, a 80 ans passés, a, à ce point, débordé d’idées et d’énergie. Il dessinait encore la veille de sa mort. C’est bien sûr la marque des vrais artistes.
Au département de la sculpture française la statue du printemps distribue ses fleurs depuis la fin du XVIIe siècle.
Oedipe enfant rappelé à la vie par le berger Phorbas qui l’a détaché de l’arbre (XIXe siècle, CHAUDET Antoine Denis ; CARTELLIER Pierre ; DUPATY Louis Marie)
Un peu plus loin une œuvre du XIXe rappelle le mythe antique d’Œdipe sans lequel le monde et la psychanalyse eussent été bien différents. Avant de tuer son père et d’épouser sa mère, le tout sans le savoir, Œdipe avait été abandonné par ces parents à qui un oracle de la Pythie avait annoncé cette funeste fin. Accroché par les pieds à un arbre, il est sauvé par le berger Phorbas qui le ranime, lui permettant ainsi de réaliser l’innommable oracle. Cela a au moins servi l’inspiration des artistes et de… Freud et n’a point trop desservi l’amour si bien représenté par Vénus !
La Baigneuse, Vénus sortant du bain (Allegrain, Christophe-Gabriel [Paris, 1710 – Paris, 1795])
En 2021 le prix Goncourt fut attribué à Mohamed Sarr, écrivain sénégalais de langue française, résidant en France, pour son roman « La plus secrète mémoire des hommes » qui s’inspirait de la vraie vie de Yambo Ouologuem (1940-2017), écrivain malien qui lui aussi fit des études en France et écrivit dans la langue de Molière. « Le devoir de violence », publié en 1968, est le premier roman et grand œuvre de Ouologuem qui remporta le prix Renaudot la même année.
Dans un style débridé et foisonnant il retrace des siècles de violence sur le continent africain, symbolisé par un pays fictif, le Nakem, dirigé par la dynastie des Saïfs. En suivant l’arbre généalogique de cette famille puissante on parcourt des siècles de la comédie du pouvoir sur le continent où se mêlent l’esclavage, les traites arabe comme atlantique, les guerres, la lutte contre l’administration coloniale mais aussi la compromission avec elle lorsque les intérêts des Saïfs le commandent, les ruses, les crimes, la marchandisation des humains et la perversion des âmes. L’influence religieuse sur l’action des hommes, présentée comme plutôt néfaste, n’est jamais loin. Le sexe comme aiguillon des comportements humains est abordé de manière relativement crue pour l’époque dans la littérature africaine.
Le style est mordant et ironique, toutes les communautés en prennent pour leur grade, rien n’est épargné à personne, des représentants de Dieu aux plus modestes serfs de la brousse, en passant par les administrateurs coloniaux et les roitelets locaux. C’est la narration d’un monde où la violence est instaurée en mode de fonctionnement et en instrument privilégié de la conquête. La ruse permet de largement combler l’impuissance. Le plus faible n’est pas celui qu’on croit, c’est la seule morale de cette histoire tellement actuelle. Un roman vraiment réjouissant.
Ce livre innovant de Yambo Ouologuem suscita quelques polémiques lors de sa publication : accusations de plagiat de Graham Greene et André Schwartz-Bart, mais, surtout, contestation de la vision assez peu politiquement correcte de l’Afrique dont la plupart des pays venaient d’acquérir leur indépendance. Malgré son prix Renaudot, dépité, Ouologuem est retourné au Mali à la fin des années 1970 où il se réfugiera dans le silence jusqu’à sa mort en 2017.
L’ensemble Sequentiae a délivré un beau programme ce soir à la salle Gaveau de Paris, centré sur le Requiem allemand de Brahms. Dirigé par Mathieu Bonnin le chœur et l’orchestre introduit cette soirée musicale par la merveilleuse Elégie op. 24 de Gabriel Fauré (1845-1924) et son déchirant thème de violoncelle joué ce soir par le soliste Lucien Debon.
Deux pièces de Mendelssohn et Bruckner sont jouées, avant une rapsodie composée par Maxence Grimbert-Barré, premier alto de l’orchestre à qui le Maestro laisse la parole pour la présenter. Ecrite et créée il y a sept ans au moment de la mort de son père et de la naissance de sa fille, cette rapsodie est dédiée à cette dernière qui assiste dans la salle pour la première fois à son interprétation. L’œuvre moderne est d’une écoute agréable, les chœurs sont sans paroles, et ces chants sans mots laissent l’esprit des spectateurs divaguer au gré des harmonies des cordes et des voix.
Le Requiem est joué en deuxième partie et nous emmène sur sa voie majestueuse. Curieusement il sort un peu du mode tragique habituellement propre à ce genre, la musique est légère, parfois presque guillerette, profondément romantique comme l’œuvre de l’immense compositeur allemand. Les textes, traduits dans le programme, nous ramènent à la réalité :
Bienheureux sont ceux qui supportent la souffrance, car ils seront consolés Ceux qui sèment dans les larmes, moissonneront dans la souffrance. Ils s’en vont pleurant en portant les précieuses semences, et reviennent avec joie en rapportant leurs gerbes. … Seigneur, enseigne-moi que je dois avoir une fin, et que ma vie a un terme et que je dois la quitter.
Une coalition américano-israélienne a franchi le Rubicon et lancé un assaut militaire aérien important contre l’Iran ce 28 février dernier. Dès la première nuit de l’intervention armée le « guide suprême », sorte de grand chef religieux qui préside à la destinée du pays depuis 1989, est bombardé et y laisse la vie avec une partie son équipe dirigeante. Depuis un mois les raids aériens coalisés se succèdent nuits et jours et les destructions matérielles semblent assez importantes à Téhéran comme dans d’autres villes. En principe ne sont visées que les infrastructures liées au pouvoir et à ses forces de sécurité mais il est à craindre d’inévitables dommages collatéraux. D’ores et déjà une école de jeunes filles située à côté d’une installation militaire aurait été bombardée « par erreur » et les autorités iraniennes parlent de 150 fillettes mortes.
Quoi qu’il en soit, cette guerre déclarée contre le régime religieux iranien est un coup de tonnerre dans un monde déjà sérieusement bouleversé par les errements des nations et, surtout, par le désir de revanche du « Sud global » contre « l’Occident collectif ». L’Iran fait partie du premier groupe et a su liguer contre lui nombre de pays occidentaux à force d’avoir favorisé ou mené des actions terroristes qui ont fait des milliers de morts dans ces pays, ou de citoyens occidentaux tués dans des pays proche ou moyen-orientaux. La France n’est pas en reste qui a vu se déchaîner le terrorisme sur son territoire depuis les années 1980 via des attentats d’inspiration, ou d’exécution directe par des religieux iraniens, sans parler des attentats contre ses troupes au Liban en 1983 (58 morts militaires français et 241 morts militaires américains).
L’Iran n’est donc pas vraiment un pays ami de l’Occident ni d’Israël (« l’Etat sioniste » comme il est appelé dans la doxa iranienne officielle), sur qui il déverse sa haine et ses menaces d’anéantissement depuis des décennies. Après avoir été porté au pouvoir dans l’enthousiasme en 1979 par une révolution populaire pour mettre fin au régime autocratique du Chah d’Iran, le régime religieux est désormais régulièrement contesté de l’intérieur par une partie de sa population mais le pouvoir exerce une répression féroce pour se maintenir aux commandes, avec succès jusqu’ici. Comme toujours dans les dictatures, une autre partie de la population vit de celle-ci et lui apporte son soutien. La haine ancestrale entre les Arabes et les Perses fédère également nombre de pays voisins du Golfe persique contre ce pays et vice versa.
Fort de son histoire millénaire et de ses ambitions islamiques plus récentes, le pouvoir iranien affiche sa volonté d’imposer un modèle politique et religieux à sa population (90 millions d’habitants) et au reste du monde. Pour assurer sa survie et accroître son « influence » le pays développe un programme nucléaire militaire qui effraie considérablement le reste de la planète tant imaginer un bouton nucléaire au bout des doigts d’un descendant de Prophète laisse craindre le pire.
Depuis un mois que dure cette guerre les dirigeants politiques américains, et surtout le président Trump, paradent dans les médias en assénant des communiqués militaires de victoire décousus, les militaires sont beaucoup plus discrets, mais, surtout, l’Iran ne semble pas vraiment à genoux et riposte contre ses agresseurs et les pays arabes avoisinants, tout spécialement ceux abritant des structures militaires américaines. Accessoirement le détroit d’Ormuz est bloqué. Des avions américains ont été abattus ou détruits au sol, des morts civils sont à déplorer dans les pays de Golfe et en Israël. Les milices alliées du pouvoir iranien attaquent les intérêts américains et israéliens partout où elles peuvent. Les bombardements respectifs touchent maintenant les installations pétrolières et gazières de ces pays dont les économies sont plus ou moins à l’arrêt. Dans le reste du monde les prix de l’énergie augmentent significativement. On découvre par ailleurs que les pays du Golfe persique produisent des produits sidérurgiques et des engrais dont les exportations sont actuellement impossibles du fait du blocage du détroit d’Ormuz. La crise économique mondiale couve.
Une nouvelle fois, « l’Orient compliqué » perturbe le reste de la planète, cette fois-ci avec la participation active des Etats-Unis d’Amérique. La religion plane au-dessus de ce nouveau conflit, même les dirigeants américains invoquent Dieu dans leurs communiqués. L’incertitude est totale ce qui ne présage rien de bon.
Nan Golding, photographe américaine née en 1953 à Washington (72 ans), expose à Paris au Grand Palais et à la chapelle Saint-Louis de l’hôpital Pitié-Salpêtrière. Observatrice attentive de son époque, elle a fixé sur la pellicule les dérives qui ont ravagé son pays et son entourage, ainsi qu’elle-même, depuis les années 1970 : la drogue, le Sida, les addictions diverses, l’oppression des milieux queers, la prostitution, les violences conjugales. Ses photos, la plupart du temps prises de nuit, sont majoritairement des portraits, ceux de ses proches ou d’inconnus rencontrés dans des fêtes, des bars, la rue. Les portraiturés sont montrés sans pose ni artifices, affichant souvent la dégradation de leurs corps et laissant imaginer celle de leurs âmes. Il y a aussi des paysages urbains, souvent flous, et, parfois, l’image éclatante d’une fleur de magnolia sur fond de ciel bleu. L’exposition est organisée en six diaporamas, cinq sont diffusés sous de lourdes tentes noires montées dans le salon d’honneur du Grand Palais, le sixième étant projeté sous le dôme de la chapelle Saint-Louis à la Salpêtrière.
Chapelle Saint-Louis, hôpital Pitié-Salpêtrière
Ce dernier intitulé « Sisters, Saints, Sibyls, 2004-2022 », est particulièrement bouleversant en ce qu’il raconte le destin foudroyé de sa sœur Barbara, suicidée à l’âge de 18 ans après une longue errance dans des établissements psychiatriques et l’éducation ultra-rigide d’une mère dictatoriale. Les photos et de courtes vidéos sont diffusées sur trois grands écrans disposés sous le dôme de la chapelle. Les spectateurs sont placés sur une plate-forme qui domine le sol où est disposé un mannequin couché dans un lit, sans doute d’hôpital, avec en tête de lit un de ces panneaux de liège sur lequel sont punaisés des photos ou des feuilles de température, à côté d’une modeste table de nuit avec un téléphone. A gauche des écrans et en hauteur, un autre mannequin est disposé torse nu avec des marques de brulure, référence à l’histoire de Sainte Barbara narrée au début du diaporama. Elle remonte au IVe siècle alors que le père enferme sa fille Barbara dans une tour pour préserver sa virginité. Elle y rencontre Dieu à qui elle veut consacrer sa vie, refusant les prétendants que son père lui présente. Celui-ci finit par la décapiter mais Dieu la venge en faisant brûler ce père criminel…
Le diaporama narre la descente aux enfers de Barbara Goldin, un peu rebelle, ne souhaitant pas suivre la voie tracée par ses parents. Ses tendances lesbiennes ajoutent à la réaction dramatiquement excessive d’une mère moyenâgeuse. Lors d’une de ses hospitalisations en établissement psychiatrique une infirmière dira qu’il aurait mieux fallu interner Mme que Mlle. Goldin. A peu à la même époque de ces années 1950, la mère de Lou Reed, dotée également d’une « forte personnalité » faisait subir des campagnes d’électrochocs à son fils pour tenter de barrer ses tendances homosexuelles… Comme Nan Goldin, Lou Reed a survécu à ces sévices mais aussi à nombre d’addictions mortifères, et ils ont créé de très grandes œuvres basées sur cette dévastation.
Le déroulement des différentes étapes de la vie de Barbara est commenté par Nan, d’une voix monocorde, triste et se voulant neutre, sur des photos et courtes vidéos de famille sur lesquelles ont voit les deux sœurs et leur frère grandir dans une atmosphère que l’on dirait heureuse, autour des petits jardins gazonnés de pavillons tranquilles de la banlieue de Washington, jusqu’à ce que se profilent les premiers clichés de longs couloirs hospitaliers anonymes dans des bâtiments en briques rouges, puis, les rails sinistres sur lesquels s’est jeté Barbara au passage d’un train pour mettre fin à la torture psychique qui l’assaillait. Les dernières images s’étendent assez longuement sur le cimetière où une simple plaque scellée au sol marque sa présence, juste son nom, deux dates et la menora, chandelier à sept branches marquant la judéité de cette famille non pratiquante, perdue dans une immensité d’herbe verte. Nan s’attarde sur leurs parents en visite sur cette tombe avec leurs deux enfants survivants. Tout au long de leur vie elle continuera de les photographier, et même d’essayer de les faire parler.
Dans le documentaire « Toute la beauté et le sang versé » consacré à Nan Goldin, on la voit filmer ses parents au crépuscule de leur existence, et sa mère, questionnée par Nan sur le suicide de Barbara oppose une citation de Conrad comme toute réponse :
C’est une drôle de chose que la vie, ce mystérieux arrangement d’une logique sans merci pour un dessein futile. Le plus qu’on puisse en espérer, c’est quelque connaissance de soi-même -qui vient trop tard- une moisson de regrets inextinguibles.
Joseph Conrad (Au cœur des ténèbres)
laissant transpercer l’émotion d’une mère que sa rigidité et ses principes lui interdisent d’exprimer par des mots ou des gestes.
La bande son est d’époque, aussi grave que les mots de Nan : Jefferson Airplane, Leonard Cohen, Jonny Cash, Marianne Faithfull, Nick Cave. En discutant avec un médiateur de l’exposition de Saint-Louis, on apprend que Nan est venue pour le vernissage et pour s’assurer que l’accrochage était conforme à ses demandes. Elle tenait à l’environnement offert par cette chapelle où elle avait déjà présenté ce même diaporama en 2004, au cœur de l’hôpital où Charcot créa un grand service de neurologie dans les années 1860 qui évolua progressivement vers la psychiatrie, inspirant Freud pour bâtir sa théorie psychanalytique. Plus récemment dans les années 1980, la Salpêtrière fut également un centre important pour la recherche et le traitement du Sida. Bref, un lieu qui parle à Nan Goldin !
Les diaporamas présentés au Grand Palais sont bâtis sur les mêmes base de photos de l’existence underground mouvementée de Nan et des siens, que l’on dirait souvent prises au hasard mais qui forment un ensemble décapant d’une vie destructrice dont bien peu survécurent. Certaines de ces photos se retrouvent dans plusieurs diaporamas et donc dans des contextes différents mais elles font sens tant le sujet surplombant l’ensemble de ces clichés est celui des corps se débattant dans les souffrances de vies en apparence dissolues sujettes en réalité à d’insondables souffrances d’êtres qui en ont perdu le contrôle. Les diaporamas et leurs bandes-son ont continué d’évoluer au cours des années ayant suivi leurs créations.
Les 700 photos montrent l’environnement amical de Nan dans lequel elle évoluait à cette époque : des bars, des chambres à coucher en désordre, des personnages outrageusement maquillés, sexualisés, des consommations diverses, mais aussi des rires au milieu de tout ce désespoir de personnages à la dérive inspirés par une espèce de chaleur triste, qui ne les a pas empêchés de se consumer. Bien sûr, le Velvet Underground et sa chanteuse iconique Nico occupent une place de choix dans la bande son.
The Other Side, 1992-2021
« The Other side » est le nom d’un bar de Boston fréquenté par les « trans » dont Nan est tombée amoureuse et a partagé et photographié la vie durant plusieurs années (elle-même affirmant sa bisexualité). Elle a très tôt pris fait et cause pour cette communauté qui était très marginalisée et réprimée au début des années 1970 lorsqu’elle commença à s’intéresser à celle-ci.
Memory Lost, 2019-2021
Consacré à la drogue et ses ravages, que Nan eut aussi à affronter personnellement, ce diaporama est éprouvant à regarder a posteriori quand on sait que la plupart des personnages filmés sont morts de ce fléau. Rares sont ceux qui ont su suffisamment le contrôler pour survivre. Nan Goldin fait partie de ceux-ci. On a envie de croire que c’est le fait de sa personnalité plutôt que du hasard, mais l’histoire ne le dit pas. Les messages qu’elle enregistrait à l’époque sur son répondeur téléphonique et qui sont restitués ici ont souvent trait à la drogue, sa consommation, sa livraison, son manque.
Sirens, 2019-2020
Avec Sirens on évolue à nouveau dans le monde de la drogue, mais dans son aspect euphorique, et à partir d’extraits de films qui ne sont pas de Goldin. La recherche de jouissance physique et psychique dans la drogue est plus ou moins justifié par les consommateurs, l’échec à trouver ces plaisirs est aussi abordé. L’une des personnes enregistrées explique que prendre sa dose c’est se retrouver « dans les bras de Maman »… Encore la mère !
Goldin qui a vécut à Paris raconte ici ses éblouissements à l’occasion de visites au musée du Louvre. Elle met en regard des images des chefs d’œuvre classiques (sculptures ou peintures) avec les portraits de ses amis pour illustrer la continuité de la beauté au travers du temps. Le « syndrome de Stendhal » a été décrit par l’écrivain lui-même comme un ensemble de troubles psychosomatiques générés par la contemplation d’œuvres d’art sublimes. Nan illustre ici ses images par les références lues aux mythes de Cupidon, Narcisse, Diane et d’autres.
Le visiteur sort ébloui et assommé par tant de photographies illustrant la noirceur du monde, sans trop d’espoir sinon le… désespoir que Nan Goldin a mis pour accompagner et tracer ces parcours glauques d’une époque et d’une géographie dissolues. Comme Lou Reed elle a transcendé ce désespoir pour en faire une œuvre qui fait date et qui vaut déjà pour son témoignage de ces existences solitaires et perdues. Portraitiste dans l’âme elle a dressé le miroir d’une génération occidentale dépassée par tous ses traumatismes, de la guerre du Vietnam aux paradis artificiels, de sexualités excessives aux maladies nouvelles… une génération en quête d’absolu, dévastée par ses désillusions et ses faiblesses, et qui n’a pas réussi à trouver la sérénité ni le bonheur que leurs parents ont souvent voulu leur inculquer de force.
I can scarcely move, Or draw my breath.
Let me, let me, Let me, let me, Freeze again… Let me, let me, Freeze again to death!
Klaus Nomi – The Cold Song (sur un air de Purcell)
La réalisatrice helvético-argentine Milagros Mumenthaler est née en 1977 en Argentine avant d’émigrer en Suisse encore enfant, avec sa famille, pour fuir la dictature argentine. Avec Las Corrientes (Les Courants) elle se penche sur les troubles psychiques et cognitifs que peut générer un traumatisme dont, dans le film, on ignorera l’origine jusqu’au bout.
Lina, styliste à succès, développe une soudaine phobie de l’eau, au retour d’un voyage à Genève où elle s’est soudain jetée dans le Lac Léman. Cette répulsion aquatique l’envahit, l’empêche de se laver sous une douche, de savonner sa fille dans sa baignoire ou même de boire dans un verre. Elle cherche à cacher cette phobie à son environnement, son mari aimant, sa belle-mère hautaine, sa fille innocente, son assistante attentionnée, mais cela se voit quand même, suscitant des interrogations légitimes de son entourage sur son état d’esprit.
Elle-même cherche à comprendre en renouant avec sa mère qu’elle n’a pas vue depuis des années et à qui elle n’avait pas même annoncé la naissance de sa fille de 5 ans. On découvre que cette mère, modeste couturière, vivant bien loin du milieu mondain où évolue sa fille, est elle-même victime de troubles compulsifs concernant la propreté de tout ce qui l’entoure, et de l’ordre dans lequel elle présente des tableaux sur ses murs ou avec lequel elle range des boîtes de conserve dans ses placards. Lina fréquente également le cabinet d’un psychanalyste à qui elle dévoile sa phobie pour tenter de la résoudre.
Le film ne dit pas si le comportement de la mère a pu générer la phobie de la fille mais le laisse supposer. Le spectateur reste donc dans l’expectative sur l’origine des troubles de Lina qui perturbe très sérieusement sa vie. La photographie de ce long métrage est très belle, couleurs, gros plans, tenues et rouge à lèvres de Lina, reflets du personnage dans l’eau, des vitrines ou des miroirs. La beauté singulière de Lina (jouée par Isabel Aimé Gonzalez Sola), yeux gris clair, légères taches de rousseur, lèvres pulpeuses, explosent à l’écran, fascinent le spectateur en le sortant de la léthargie engendrée par ce film un peu lent.
Le scénario de ce film étrange n’étant pas vraiment conclusif sur l’origine du mal de l’héroïne, le spectateur positif quitte son fauteuil en envisageant que l’enfance ne soit pas forcément génératrice de dérèglements à l’âge adulte. Bonne nouvelle !
Crédit photo d’entête : Par Mariap201 — Travail personnel, CC BY-SA 4.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=70462522;
Kaouther Adimi est une écrivaine, née en 1986 à Alger, vivant actuellement en France. Cédant à une mode artistique un peu « mondaine », elle passe une nuit dans un musée, l’Institut du monde arabe (IMA) en l’occurrence dans le cadre d’une exposition consacrée à la peintre algérienne Baya (1931-1998). Ce moment nocturne lui a permis de formaliser le récit « La Joie ennemie » qui tourne autour de l’Algérie au travers la vie de Baya, orpheline à 10 ans, et la sienne, deux existences à deux générations d’écart, percutées par la violence, celle de la colonisation, de la guerre de décolonisation pour la première, et celle, plus contemporaine, de la guerre religieuse qui a ensanglanté la décennie 1990 en Algérie pour l’écrivaine. Ce livre entremêle la vie de de ces deux artistes dont le talent a pu émerger malgré des circonstances tragiques.
Le père de Kaouther a signé un contrat avec l’armée algérienne pour financer des études qu’il suit en France à Grenoble, avec sa famille, de 1990 à 1994, avant de revenir en Algérie, au cœur de la « décennie noire », par sens du devoir, pour défendre son pays en pleine guerre civile provoquée par le Front islamique du salut (FIS). La famille se retrouve alors en plein chaos : les cadavres de soldats à leur arrivée à l’aéroport, un faux barrage islamique qui leur aurait réservé le pire si le statut militaire du père avait été identifié, les attentats et les assassinats qui peuplent ces années barbares et religieuses. Ses parents, aimants, tentent de préserver les enfants du pire, les remettent à la langue arabe pour qu’ils paraissent « normaux » à l’école ». Une époque où il faut se méfier de tout et de tous, même des voisins. Même surprotégés les enfants absorbent et intériorisent quand même une bonne partie de la violence de l’atmosphère.
Relativement insouciants Kaouther et ses frères ne comprennent pas tout ce qui se passe. Devenue lectrice insatiable lorsqu’elle était en France, la jeune fille n’a plus le même accès à la lecture alors elle se met à écrire ses sentiments et des histoires sur ses cahiers d’écolière. Elle somatise la terreur ambiante et est prise de violents maux de ventre qui la poursuivent encore aujourd’hui. Quand le feu de la guerre civile s’apaise un peu, elle suit des études de lettres à la faculté d’Alger avant de venir s’installer en France en continuant à voyager fréquemment vers l’Algérie où sont restés ses parents et une partie de son âme.
Alors que l’écrivaine médite durant cette nuit au musée, solitaire dans le pays qui a colonisé le sien, face aux tableaux de Baya qui, elle aussi, a connu cette guerre religieuse à la fin de sa vie, c’est tout un passé trouble qui envahit son cœur et sa mémoire. Quarante ans auparavant, grâce à l’aide d’artistes français dans l’Algérie coloniale, au soutien d’Albert Camus et à la compréhension de son juge des tutelles qui acceptât qu’elle voyage seule en France, elle, Baya, une jeune femme musulmane, peintre autodidacte, à la fin les années 1940, part exposer en France où elle rencontre Camus, Picasso, Braque… La voyant évoluer au milieu de ce petit monde artistique qui reconnaît et admire son art naïf et coloré, Camus la qualifie de « princesse au milieu des barbares ».
Sous la plume d’Adimi, Baya et elle-même symbolisent la création comme voie de survie lorsque tout s’écroule autour de soi et que les sentiments les plus bestiaux s’emparent de leur environnement : guerre, comportements moyenâgeux, colonisation, dérives étatiques dictatoriales, etc. Alors qu’elle interroge son père, bien plus tard, sur la raison de leur retour à Alger en 1994 en pleine guerre civile, il lui répond :
Je vous offre un pays. Ici, personne, jamais, ne vous dira que vous n’êtes pas chez vous. Bon sang, je t’ai offert tout un pays.
Il n’est pas sûr que cette prophétie ait été vraiment réalisée, mais on sent toujours l’auteure du récit déchirée au milieu de ces deux pays entre lesquels elle n’a pas su vraiment choisir. La lumière d’Alger continue d’inonder son cœur en la ramenant vers l’enfance et ses origines, mais la raison, et son talent, lui dictent de rester en France. Baya, elle, n’a quitté son pays que pour de courts voyages artistiques, ce qui semble renforcer l’admiration que lui porte Kaouther qui, elle, est partie. Dans les deux cas ces artistes ont du s’exiler à un moment ou un autre pour que leur art puisse émerger.
Peinture de Baya
Après les ravages de la colonisation, et de la guerre qui s’ensuivit pour aboutir à l’indépendance en 1962, l’Algérie s’est donnée à un régime militarisé qui n’a pas vraiment réussi a la placer sur la voie du développement ni sur celle de la démocratie. Pire, la guerre religieuse des années 1990 a achevé de traumatiser une population dont toutes les familles ont eu à souffrir d’une façon ou d’une autre. Les artistes ont été une cible privilégiée pour le terrorisme islamique, beaucoup sont morts, d’autres se sont exilés. La famille Adimi a zigzagué entre ces contraires, un père militaire et patriote, une mère et ses enfants qui ne demandent qu’à vire apaisés. Heureusement la carrière littéraire de Kaouther a éclos plus tard, et elle est venue la réaliser en France dans un environnement sans doute plus propice à l’épanouissement culturel.
A 40 ans, Kaouther Adimi est une digne représentante de cette génération de créateurs algériens qui a côtoyé le pire mais apporte, à sa façon, sa pierre pour une tentative de réconciliation, ne serait-ce qu’en racontant avec émotion le parcours de sa famille plongée dans les évènements terribles. Car au bout de ces années de sang, des années 1960 comme des années 1990, les Etats concernés n’ont pas toujours voulu dévoiler la vérité sur ces périodes sauvages, ajoutant à la frustration de ceux qui les ont vécues. Baya comme Mme. Adimi, chacune à leur façon, parlent de leur pays et de ce qui s’y est produit avec une grande sensibilité. Elles font ainsi acte de bravoure et de vérité !
Les 15 minutes que l’on est bien obligé de passer chez le coiffeur tous les uns à deux mois sont une torture en ce qu’elles révèlent les outrages du temps. On est assis face à une glace qui vous réfléchit le temps de la séance, de quoi contempler le double menton qui se développe en vagues au-dessus de la blouse enfilée serrée autour du cou, pour se protéger des cheveux, blancs, qui s’envolent sous les coups de ciseaux. Les poches sous les yeux gonflent, les paupières se ramollissent, les tâches de vieillesse se développent à la lisière des cheveux. Coup de poignard final lorsque le coiffeur sort sa glace pour vous faire approuver sa coupe par derrière, avec vue sur… la tonsure qui progresse naturellement.
Comment faire : fermer les yeux, demander de masquer le miroir, ne pas aller chez le coiffeur ? Le mieux à faire est sans doute d’abdiquer toute vanité devant le temps qui passe, hélas !