Les 15 minutes que l’on est bien obligé de passer chez le coiffeur tous les uns à deux mois sont une torture en ce qu’elles révèlent les outrages du temps. On est assis face à une glace qui vous réfléchit le temps de la séance, de quoi contempler le double menton qui se développe en vagues au-dessus de la blouse enfilée serrée autour du cou, pour se protéger des cheveux, blancs, qui s’envolent sous les coups de ciseaux. Les poches sous les yeux gonflent, les paupières se ramollissent, les tâches de vieillesse se développent à la lisière des cheveux. Coup de poignard final lorsque le coiffeur sort sa glace pour vous faire approuver sa coupe par derrière, avec vue sur… la tonsure qui progresse naturellement.
Comment faire : fermer les yeux, demander de masquer le miroir, ne pas aller chez le coiffeur ? Le mieux à faire est sans doute d’abdiquer toute vanité devant le temps qui passe, hélas !
La troublante Yasmine Hamdan revient au Trianon pour présenter son troisième album solo : « I Remember I Forget بنسى وبتذكر » paru en 2025, près de quinze ans après la sortie du premier. Artiste libanaise née en 1976 en pleine guerre civile elle réside aujourd’hui à Paris après avoir vécu dans différents pays avec sa famille pour fuir les guerres du Proche-Orient, celle du Liban, mais aussi l’invasion irakienne du Koweit, en 1990, où elle était installée avec les siens. Après être revenue au Liban en 1990 elle crée le groupe Soapkills, avec un compatriote beyrouthin, un duo original trip-hop définitivement décalé dans l’environnement local et qui a lancé sa carrière de compositrice dans l’environnement traumatique de ce pays.
Lorsque les lumières s’éteignent, le fond de la scène apparaît couvert d’une tenture noire sur laquelle ont été découpées des ouvertures aux formes aléatoires et qui reçoivent la lumière comme des fenêtres ouvertes sur l’extérieur. Yasmina est entourée ce soir d’un groupe de trois musiciens (guitare, batterie/percussions, clavier). Le jeu de scène est très sobre, elle est habillée d’un jean baggy noir et d’un haut vaporeux de même couleur laissant apparaître un triangle de peau sur l’une de ses hanches. Elle porte toujours une lourde et longue chevelure noire et se lance de temps à autres dans de discrets mais langoureux déhanchements sur les parties instrumentales de sa musique. Ses mains parfois accompagnent son chant en se crispant autour du micro lorsque sa voix se déchire dans des mélopées orientales.
Elle chante devant deux pieds de micro, dont l’un traite sa voix, tapote à l’occasion sur un petit clavier. Toutes ses chansons sont chantées en arabe ; avare de ses paroles elle dira seulement deux mots (en français) sur le lancement d’Al Jamilat, un long poème de Mahmoud Darwish qu’elle a mis en musique, pour s’inquiéter de savoir combien de Libanais et de Palestiniens sont présents ce soir. Ils sont nombreux bien sûr !
Elle n’évoque à aucun moment les nouvelles guerres qui s’abattent sur le Proche-Orient mais on sent que ces dévastations la hantent. Sur la vidéo de la chanson «I Remember I Forget » disponible sur son site web, on voit un dessin animé façon années 1980 où une jeune femme court droit devant elle à travers les ruines d’une ville qui pourrait être Beyrouth. Puis sa course saccadée se déroule devant un mur qui pourrait être celui séparant Israël des territoires colonisés, elle est poursuivie par le globe terrestre en feu qui roule dans sa direction. Sur le mur sont inscrits divers slogans et photos faisant référence à l’occupation, l’exil, la décolonisation, la violence… Et si on oubliait où l’on se trouve, des peintures murales nous le rappellent : ambulance à croix rouge, armes, barbelés… pendant que défilent les paroles en arabe peintes en rouge sur le mur (et traduites en anglais dans les sous-titres) :
I remember to forget It’s foul from within I remember to forget Murder, is normal Distortion, is normal Fiascos, normal Looting, is normal Manipulation, is normal Intimidation, is normal Normal Hysteria, is normal Despair, is normal Normal
I remember and forget I remember to forget
Et puis la jeune femme animée aux cheveux violets reprend sa course sur l’écran dans des champs de Tournesol survolés par des B52.
C’est toute la dévastation vécue par cette région depuis des décennies. Les symboles sont naïfs et désespérés mais ce sont ceux qui inspirent la création de Yasmine Hamdan qui vire à un Trip-Hop orientalisé, inspiré par les Massive Attack et Portishead qu’elle écoutait dans sa jeunesse. Elle a retenu l’esprit sombre de cette musique urbaine répétitive, inventée à Bristol par les descendants d’esclaves dont cette ville britannique fut l’un des centres de la traite occidentale, et l’a accommodée avec les arabesques musicales et vocales propres à l’Orient.
La nostalgie c’est aussi une histoire de famille alors sa sœur vient l‘accompagner sur la scène pour une chanson et un ami musicien vient jouer de la cithare sur une autre.
Le concert se termine sur un très beau et apaisé « Beirut », simplement accompagné au piano sur un tempo lent, et d’un synthétiseur au son aérien joué par le guitariste. Ce morceau, chanté tristement, ressemble presqu’à une comptine chantonnée par une grand-mère pour endormir sa petite-fille. Il exsude toute la nostalgie de Yasmina Hamdan à l’égard de sa ville de naissance et des regrets face aux catastrophes qui s’y succèdent. C’est le chant de l’exil.
Beirut Arak drinking Card playing Racehorse cheering Pigeon hunting The essence of Beirut Seduction crowd Cruising around Fooling about This is all there is on the minds Of the citizens of Beirut
Beirut
Ainsi se termine ce très beau concert d’une artiste à l’écriture poétique inspirée qui réussit une fusion subtile entre les mondes musicaux de l’Occident et de l’Orient.
Setlist : Reminiscence/ Hon/ Shmaali/ Al Jamilat/ Hal/ Vows/ Mor/ Shadia/ Abyss/ Assi/ The Beautiful Losers/ I Remember I Forget
Et revoilà Suzanne Vega parisienne après la sortie de Flying with Angels au mois de mai dernier. Sa présence en tournée parmi nous est aussi précieuse que ses chansons sont délicates et leur interprétation enchanteresse. Elle est accompagnée du fidèle guitariste irlandais Gerry Leonard et, pour cette tournée, d’une violoncelliste, Stephanie Wimers.
Suzanne porte un jean noir baggy, gilet et veste de smoking sur un chemisier noir à fines raies grises, collier d’or et boots en cuir souple, rouge à lèvres, cheveux longs blonds-roux et son traditionnel chapeau claque qu’elle déplie pour la première chanson, Marlene on the Wall, qu’elle pose ensuite sur une tablette à côté de sa tasse de thé avant de le rechausser à la fin du show pour Tom’s Diner. Cette coiffure lui donne un petit air troubadour en accord avec son statut de chanteuse folk.
Gerry porte un costume gris « déconstruit » que l’on dirait enfilé à l’envers, les coutures du pantalon et de la veste sont comme inversées et apparentes… Mèche orange sur cheveux gris, chemise blanche col relevé déboutonné avec une cravate ficelle de couleur violette, le garçon affiche sa singularité surtout par son très riche jeu de guitare capable d’accompagner David Bowie dans un style rock comme Suzanne dans ses compositions intimistes.
La violoncelliste est en jean noir, perfecto de même couleur, casquette gavroche d’où dégouline une longue mèche de cheveux noirs, elle joue un instrument qui semble en matière synthétique mais dont elle tire de tragiques mélopées qui se mêlent heureusement à la voix de Suzanne.
Les trois premiers morceaux nous plongent immédiatement dans l’atmosphère douce et mélancolique des années 1980-1990. A l’époque elle jouait ces chansons avec un groupe de rock, batterie-bass-guitare-claviers, et même des incursions dans l’électronique, certes point trop agressif, mais plus énergique que le format folk qu’elle a maintenant adopté depuis quelques décennies.
La quatrième chanson est une reprise de Françoise Hardy, Tous les garçons et les filles, qu’elle interprète en français en s’aidant d’un papier. Elle nous raconte qu’elle a déjeuné un jour avec la Française, « une personne très intense », qui lui demanda si elle n’avait jamais aimé quelqu’un « à en mourir ? ». Avec son humour discret et un petit sourire, Suzanne nous explique que les Américains ont peu l’habitude d’aborder ce genre de sujet… à déjeuner, et qu’elle a dû répondre quelque chose comme « let me think about it ». Plus tard Françoise Hardy dont on connait l’intérêt qu’elle portait à l’astrologie lui envoya son thème astral que Suzanne nous garantit avoir été 100% fiable. Elle ne chante que le premier couplet et nous promet la chanson complète pour la prochaine fois. Son apprentissage du français 20 minutes par jour depuis plusieurs années ne lui permettant pas pour le moment d’aller plus loin. Sourires dans la salle qui espère qu’elle ne perdra jamais cet accent américain si séduisant lorsqu’elle parle français.
Vient ensuite la découverte des chansons de Flying with Angels dont Speakers’ Corner en référence à ces prophètes qui racontent ce qui leur passe par la tête, debout sur une chaise, devant une assistance dense ou clairsemée, à Londres (Hyde Park) ou ailleurs. Elle dédie cette chanson à la liberté d’expression qui affronte quelques contraintes ces derniers temps, et pas seulement aux Etats-Unis…
All those full of wind and air Who howl and rant and rave Screaming out distorted facts About the souls they save Promising the miracles And pocketing the cash Pretending they have principles Preaching only ash
Speakers’ corner, there it stands In politics and song When it’s time to tell your tale Don’t wait too long
Bien sûr elle nous raconte à nouveau sa première amourette, à 18 ans au Royaume-Uni, que beaucoup connaissent déjà, mais enrichit cette fois l’histoire. Leur amour s’est fondé sur leur passion commune de Leonard Cohen et au moment de la séparation au bout des six semaines, elle offrit un poème à son amoureux, la chanson Gypsy, et il ne trouva rien d’autre à lui donner que… son bandana. Le premier rappel sur In Liverpool nous apprend qu’ils se sont revus, bien longtemps plus tard. Une histoire heureuse.
Avec Chambermaid on reconnait les accords de la chanson de Bob Dylan I want You dont elle s’est inspirée pour raconter l’histoire de la servante d’un « grand homme » qu’elle vénère et qui affirme n’avoir jamais rien volé, sauf… un baiser. Dans la vraie vie Suzanne nous explique qu’elle a rencontré Dylan une fois pour échanger sur cette chanson et que le grand homme lui a délivré un baiser lorsqu’ils se sont quittés, demandant à la revoir, ce qui ne s’est jamais produit à ce jour. Chambermaid jongle entre la fiction et la réalité, l’admiration et le désir, Dylan et Vega :
I’m the great man’s chambermaid I’ve seen where his hallowed head is laid I revere the places he has stayed And clean crumbs from his typewriter He is good to me There’s nothing he doesn’t see And he knows where l’d like to be But it doesn’t matter Mmm hmm
You want to know, did I ever steal? He never leaves anything out that’s real I took nothing he would miss But only once I stole a kiss
Le concert se termine sur l’enchaînement Luka et Tom’s Diner. La salle est aux anges, l’artiste salue ses musiciens et disparaît dans les coulisses avant de revenir pour deux rappels dont le premier commencé sur la reprise du légendaire Walk on the Wild Side de Lou Reed dont elle chante les grossièretés qu’elle contient avec douceur et élégance. Ces deux poètes new-yorkais sont frères de sang, la vision féminine de Suzanne vient adoucir la dureté urbaine de Lou, mais tous deux sont ô combien représentatifs de la musique que New York a su inspirer à ses artistes. En reprenant Walk on the Wild Side la première s’incline devant l’œuvre immense du premier :
Holly came from Miami, F-L-A Hitchhiked her way across the U.S.A. Plucked her eyebrows on the way Shaved her legs and then he was a she
She says, « Hey babe, take a walk on the wild side » Said, « Hey honey, take a walk on the wild side »
L’admirable Rosemary clôt définitivement cette soirée de charme avec cette ancienne chanson des années 1990 sur une passion et le désir de rester dans le souvenir de l’autre :
Live at duo Music Exchange in Japan 2005
And all I know of you Is in my memory And all I ask is you Remember me
A 66 ans l’Américaine affiche toujours la même élégance surannée dans sa musique, ses mots et sa présence sur scène. Sa vision du monde et des relations humaines est empreinte d’un humour apaisé et distant. Elle interprète ses créations de façon linéaire, pas de grands envols, juste la constance de la beauté. Sa voix brumeuse n’a guère varié depuis son premier album en 1985, dépouillée, pleine de douceur et de l’assurance que lui procurent 40 ans de route sur les scènes du monde et une dizaine d’albums.
Elle nous raconte simplement nos vies et nos sentiments, disséqués par son œil bienveillant et acéré, mais restitués avec toute la grâce qui émane de cette très belle artiste.
Une soirée avec Suzanne Vega, c’est un véritable délice !
@ruby_inthedust
Set list
Marlene on the Wall/ 99.9 F°/ Caramel/ Tous les garçons et les filles (Françoise Hardy cover) (1st verse only)/ Gypsy/ The Queen and the Soldier/ Flying with Angels/ Speakers’ Corner/ Chambermaid/ Left of Center/ I Never Wear White/ Some Journey/ Luka/Tom’s Diner
Encore : Walk on the Wild Side (Lou Reed cover)/ In Liverpool
Encore 2 : Galway/ Rosemary
Warmup
Marie Sarah : chanteuse métisse d’origine camerounaise, coiffure afro, sorte de Tina Turner rajeunie, accompagnée par un guitariste synchronisé avec des enregistrements de batterie et de claviers. Un duo sympathique soul/blues qui termine son set sur une reprise d’Amy Winehouse.
Sur les bords de l’Yonne somnole la petite ville d’Auxerre au nord de la Bourgogne. Des églises en pagaille dominent le fleuve endormi sur les bords duquel les joggers battent le rythme d’un samedi matin ensoleillé. La cathédrale Saint Etienne rend hommage à la poétesse locale Marie Noël (1883-1967), déclarée « servante de Dieu » à l’issue de son procès en béatification en 2017. Elle était lue et appréciée par le Général de Gaulle qui fut à l’origine de sa promotion au grade d’officier de la Légion d’honneur en 1960.
On apprend aussi que Jeanne d’Arc est passée par Auxerre en 1529 sur la route pour retrouver le roi Charles VII à Chinon, qu’elle fera ensuite couronner à Reims avant de tenter de bouter l’Anglais hors du royaume sans trop de succès.
Autre héros local, Guillaume Joseph Rousselle (1743-1907) dit Cadet Roussel, huissier excentrique dont les exploits furent immortalisés par la chanson populaire Cadet Roussel :
Cadet Rousselle a trois maisons, (bis) Qui n’ont ni poutres, ni chevrons, (bis) C’est pour loger les hirondelles, Que direz-vous d’Cadet Rousselle ?
Les pavés des rues de la ville sont parsemés de petites pièces de fonderie sur lesquelles est gravée l’image du héros.
A l’occasion d’affrontements violents ayant abouti au meurtre à Lyon en février dernier d’un militant d’extrême droite par des membres supposés de la Jeune Garde, organisation « antifa » en voie de dissolution, on apprend qu’un député de la République peut légalement être enregistré sous un pseudonyme. C’est le cas de Raphaël Arnault qui a fait les grands titres de la presse ces dernières semaines car il fut l’un des co-fondateurs de la Jeune Garde en 2018. Selon sa fiche Wikipédia il semble qu’à l’état civil il s’appelle Raphaël Archenault, ce qu’il n’a jamais démenti. Le député fat partie du groupe de gauche propalestinienne La France insoumise (LFI).
Sa page sur le site de l’assemblée nationale nous apprend qu’il était, avant son élection, « Employé civil et agent de service de la fonction publique ». Sa déclaration (obligatoire) « Intérêts et Activités » précise qu’il était « assistant d’éducation » de 2020 jusqu’à son élection en 2024 et porte-parole de la Jeune Garde jusqu’à sa dissolution le 12/06/2025, le mouvementy est qualifié de « Jeune garde antifaciste ». Il est également précisé que le contrat de son collaborateur parlementaire, Jacques-Elie Favrot, mis en examen dans le meurtre de Lyon, a été résilié en février 2026.
On se demanda ce qui peut pousser un député à se faire élire sous pseudonyme ? Du fait de son aspect public, cette fonction élective devrait par nature être transparente. M. Arnault a à son passif une condamnation définitive à de la prison avec sursis pour « violences volontaires en réunion », peut-être voulait-il masquer son lien avec cet épisode ? Si tel est le cas il a juste sous-estimé le fait qu’aujourd’hui bien peu d’évènements peuvent rester cachés, surtout s’agissant d’un homme politique. Peut-être plus simplement est-ce une référence au bon vieux temps de la semi-clandestinité dans laquelle la génération précédente d’extrême gauche s’est cachée avec des « blazes » lorsqu’elle adhérait à la Gauche prolétarienne ou autres mouvements trotskystes assimilés dans les années 1960-1970. Cambadélis se faisait alors appeler « Kostas », Jospin avait choisi « Michel », etc. Les « gauchistes » d’aujourd’hui qui semblent plus préoccupés par la bagarre que par l’idéologie et manient mieux la batte de base-ball que la dialectique, se donnent ainsi sans doute un air de vrai révolutionnaire à peu de frais.
Il n’en reste pas moins que l’on peut s’interroger sur l’opportunité de laisser la latitude aux députés de s’enregistrer sous un faux nom à l’assemblée nationale lorsqu’ils y sont élus. A moins que des motifs sérieux à cette liberté nous échappent, sa suppression serait opportune.
Timothy Snyder est un historien américain né en 1969 spécialiste de l’Europe centrale et orientale, ainsi que de l’Holocauste. Dans ce livre de 700 pages il mène un rapprochement entre l’histoire et la géographie, plus exactement un territoire composé, en gros, de la Pologne (dont les frontières ont été mouvantes durant le XXe siècle), des pays Baltes, de l’Ukraine et de la Biélorussie durant la période 1930-1945. Ces régions ont affronté les effets de toutes les barbaries que l’Europe a été capable d’engendrer durant ces années terribles : purges staliniennes, déportations vers les goulags soviétiques, pogroms antisémites, plans de colonisation et d’extermination nazis, famines et expulsions de populations, affamement des prisonniers de guerre soviétiques dans les camps allemands, revanches communistes après la défaite allemande, déplacements massifs de populations dans tous les sens avant, pendant et après la seconde guerre mondiale, etc. Snyder évalue le résultat de ces massacres successifs à 14 millions de morts civils hors des victimes militaires directement liées à la guerre, ni ceux victimes de l’holocauste. C’est pourquoi il a baptisé ces territoires, comme son livre : « Terres de sang ».
L’auteur évoque dans l’ordre chronologique les tueries de masse ordonnées par les pouvoirs allemand comme par soviétique, qui se sont abattues sur ces populations durant une période de temps finalement assez courte, 15 ans, de 1930 à 1945. L’histoire commence avec les purges initiées par le régime stalinien lors de la Grande Terreur contre les citoyens soviétiques, puis les Ukrainiens volontairement affamés par la politique de collectivisation de l’agriculture, puis les Polonais exécutés par les forces allemandes et soviétiques qui s’étaient partagé la Pologne entre 1939 et 1941, puis les citoyens soviétiques (majoritairement russes, polonais et biélorusse) affamés par les Allemands après la rupture du pacte germano-soviétique, puis les millions de juifs exterminés par la nazis et enfin les représailles allemandes en Biélorussie et à Varsovie. Ce total de 14 millions de citoyens tués lors de ces massacres de masse est vertigineux, à l’image des pouvoirs qui les ont commandités et exécutés au cœur de la « vieille Europe » !
Timothy Snyder détaille avec minutie les décisions politiques allemandes et soviétiques qui furent à l’origine de tout ces malheurs, sans affect mais avec rigueur. Il accompagne le lecteur dans sa découverte de l’indicible qui a germé dans les cerveaux pervers de dirigeants hystériques submergés par les effets mortifères de ces idéologies nées sur le sol du continent européen.
L’Ukraine joua à son corps défendant un rôle central dans cette histoire de sang. « Purgée, affamée, collectivisée et terrorisée », Staline a soumis cette République qui nourrissait l’Union soviétique et faisait tampon avec l’Occident. Hitler l’a vu ensuite comme son grenier pouvant nourrir la « Grande Allemagne » et les territoires qu’elle avait conquis sur son flanc est. Alors lorsque les Soviétiques ont reculé en Ukraine devant l’avancée des Allemands en 1942, les populations locales ont pu croire que l’oppresseur nazi serait moins terrible que le soviétique. Mal leur en a pris, et quand les Allemands ont à leur tour reculé devant l’armée rouge après la bataille de Stalingrad les Soviétiques se sont vengés des Ukrainiens…
Snyder relève aussi l’ironie de cette histoire sauvage de conquêtes lorsque l’Allemagne antisémite est devenue le premier pays juif d’Europe avec sa conquête des territoires à l’est (Pologne, Biélorussie, pays Baltes, Hongrie, Russie occidentale) et des nombreuses populations juives qui y résidaient. Près de 5 millions de juifs passèrent sous la coupe de l’Allemagne qui envisagea différentes possibilités de déportation de ces populations, vers Madagascar notamment, avant de décider la « solution finale » pour éliminer ceux qu’elle avait conquis. Autre effet pervers, alors que la jeunesse allemande est mobilisée par l’armée sur le front de l’Est, la bureaucratie allemande rapatrie des populations slaves pour travailler à son économie de guerre. Les soldats allemands tuent des Slaves considérés comme des « sous-hommes » afin de pouvoir importer des millions d’autres « sous-hommes » qui « faisaient en Allemagne le travail que les Allemands auraient fait, s’ils n’étaient pas occupés là-bas à tuer des « sous-hommes » ».
La Pologne fut le pays le plus martyrisé de cette période ayant souffert à plusieurs reprises des totalitarismes soviétique, puis nazi, puis de nouveau soviétique, avec l’insoutenable point d’orgue de l’insurrection de Varsovie en octobre 1944 lorsque l’Armée rouge attendit le long de la Vistule que les forces allemandes réduisent la rébellion afin d’éviter d’avoir à le faire elle-même sur la route de Berlin.
Ces évènements tragiques ont durablement marqué ces « terres de sang » et permettent de mieux comprendre des positions prises aujourd’hui par la Pologne, l’Ukraine ou la Russie dans un contexte de nouveau guerrier et conquérant. Cette politique de massacres de masse est qualifiée par l’auteur de « coproduction des Soviétiques et des nazis » illustrée par le plan « Molotov-Ribbentrop » de 1939. Ils furent le fruit d’idéologies qui ont emporté la raison et les lumières, justifié l’ignominie. L’Europe, la vieille Europe, patrie de Bach et Pascal, la Grande Russie qui a engendré Chostakovitch et Tolstoï, se sont réunies dans ces barbaries du XXe siècle et ne s’en sont jamais remises. C’est tout simplement une histoire terrifiante !
Les bicyclettes parisiennes à louer servent le plus souvent de support à des graffitis informes ou des slogans politiques infâmes, le nettoyage de toutes ces dégradations se faisant bien entendu aux frais des usagers et non des pollueurs. Il est plutôt rare de trouver un Vélib’ affublé du message d’amour d’un ancien pape.
Ne boudons pas notre plaisir. C’est beau comme l’antique !
Le toujours brillant Quatuor Hermès s’est produit cet après-midi avec le clarinettiste Pierre Génisson au théâtre des Champs Elysées pour un programme classique en première partie, un quintette de Brahms (1833-1897), « exigeant » (selon les mots du clarinettiste) à la reprise après l’entracte, une pièce contemporaine du compositeur argentin Osvaldo Golijov (né en 1960).
Le Brahms est un enchantement, le son vibrionnant de la clarinette donne un sentiment guilleret à l’ensemble, une allure printanière tout à fait de saison. La découverte de Golijov est plus complexe. La famille du compositeur, de culture juive, a émigré en Argentine depuis l’Ukraine et la Roumanie. Osvaldo a, lui, ensuite émigré en Israël en 1983. La pièce jouée ce soir est intitulée « The dreams and prayers of Isaac the blind », en référence au rabbin français Isaac (1160-1235) qui serait l’un des fondateurs à l’origine de la Kabbale, un concept métaphysique du judaïsme, assez obscur pour les non spécialistes. La musique jouée par les cordes est sombre, la clarinette l’enjolive en y apportant une légèreté et une fantaisie que l’on pourrait croire venue du jazz. La fusion de l’ensemble, résolument moderne, titille un peu l’oreille des seniors qui se réjouissent de constater une nouvelle fois que la musique est vivante, toujours en recherche et en évolution, au gré des générations de compositeurs qui transforment en notes leur environnement et les évènements qui le traversent.
Les rêves d’Isaac sont suivis de morceaux extraits du folklore musical juif ashkénaze sur lequel la clarinette fait des merveilles. En l’écoutant on se croit au cœur d’un shttl d’Europe de l’est où dansent les paysans en habits traditionnels et sabots de bois pour un mariage.
Le dernier rappel est bien plus tragique avec Wiegala, une pièce écrite par Ilse Weber, infirmière, juive, déportée au camp de concentration de Theresienstadt où elle s’occupait des enfants en leur écrivant des comtes et des mélodies. Les quatre musiciens du quatuor pincent leurs cordes à la main pendant que le clarinettiste déploie une lente mélopée de son instrument à vent. Il n’y a plus de folklore ici mais le vent triste et glacé de la barbarie qui soufflait sur Auschwitz où Ilse Weber a été exterminée en 1944.
Dans les dîners en ville des citoyens s’inquiètent parfois de la possibilité de voir la gauche propalestinienne arriver à l’Elysée lors des élections présidentielles de 2027. C’est une hypothèse mathématiquement possible, son principal représentant, Jean-Luc Mélanchon, ayant déjà obtenu près de 22% des suffrages au premier tour des élections présidentielles de 2022 (contre 20% aux élections de 2017) et a failli être qualifié pour le second tour. Il lui a manqué 1,2% par rapport à Marine Le Pen qui, elle, fut présente au tour final contre M. Macron, finalement élu.
Malgré ses dérives verbales et ses colères médiatiques, le trublion trotskyste, formé à l’école de l’Organisation communiste révolutionnaire (OCI), tendance « lambertiste », dans les années 1970, où il croisa nombre de ceux qui sont devenus ensuite les caciques du Parti socialiste (PS) comme MM. Jospin ou Cambadélis, Jean-Luc Mélanchon arrive encore à fédérer le combat contre l’extrême droite incarnée par le Rassemblement national (RN).
Alors, dans ces mêmes dîners en ville, les bourgeois, bohème ou pas, les progressistes bon teint de la gauche pas forcément propalestinienne, affichent vouloir « voter Mélanchon » si le deuxième tour des présidentielles de 2027 l’opposait au Rassemblement national (RN). Même en se bouchant le nez, ils préfèrent un président trotskyste au saut dans l’inconnu d’un représentant d’un parti construit sur les bases de l’ex-Front National élu président de la République.
Malgré ses efforts constants pour se mettre toute une partie de la population française à dos à force d’injures et d’agressivité, sans parler d’un programme pour le moins collectiviste, M. Mélanchon garde ses chances de rejoindre l’Elysée en 2027 face à la terreur engendrée par son éventuel adversaire de second tour, le RN. Pour le moment les dîners en ville continuent de bruisser d’inquiétude et de déni « non, ce n’est pas possible, on ne peut pas avoir Mélanchon et le RN au second tour ! » Eh bien si, c’est politiquement envisageable mais si l’on veut éviter un tel dilemme, le mieux serait de ne pas voter pour lui au premier tour afin de lui barrer la route du second ! Il y aurait ainsi au moins une alternative républicaine face au candidat RN dont les sondages semblent prédire la qualification au second tour dans tous les cas de figure.
Quoi qu’il en advienne, la France aura le président pour lequel ses citoyens auront voté. C’est leur responsabilité.
Sur les médias français les commentateurs pratiquent, ou pas, un féminisme sémantique qui n’engage pas à grand-chose. Lors du lancement d’un plateau télévisé ou radiophonique les animateurs l’entament généralement d’un sonore « bonjour à toutes, bonjour à tous », l’ordre compte. Quelques résistants se contentent d’un « bonjour à tous » ou, plus modestement d’un simple « bonjour ».
Selon l’Académie française, « tous », est un pronom indéfini pluriel employé « Pour désigner l’ensemble des êtres, des choses que l’on considère, dont on parle, que l’on envisage. » Il n’a donc pas besoin d’être féminisé puisqu’il inclut « l’ensemble des êtres ». C’est un mot épicène (désignant tout référent quel que soit son sexe ou son genre [ex. : la personne, le bébé, la girafe] – Wikipédia).
Les militants de la féminisation affichent ainsi à peu de frais leur engagement dans la bataille idéologique abordée dans un bel article de Michel Serres, membre de l’Académie française, à la jolie conclusion :
La grammaire révèle des solutions dont la facilité relative évite les batailles idéologiques d’autant plus féroces qu’elles soulèvent des tempêtes dans un verre d’eau.
En poursuivant les recherches, on découvre qu’en écriture « inclusive » on écrit « tou-te-s » quant à la façon « neutre-binaire : « touxtes » ou « touls » font l’affaire.
Des millions de documents liés à l’affaire « Epstein », du nom de ce financier américain impliqué dans de multiples affaires de pédo-criminalité à travers le monde, mais qui s’est suicidé en prison à New-York en 2019, ont été publiés sur le site web du ministère américain de la justice en application d’une loi votée par le parlement pour forcer le gouvernement américain à la transparence. Ces dossiers citent des milliers de personnes à travers le monde, célèbres ou pas., riches ou moins, qui se sont laissés prendre dans les rets de Jeffrey Epstein qui devait disposer d’un entregent remarquable pour s’être constitué un tel réseau relationnel. Un petit tour sur ce site public américain permet déjà de s’assurer que notre nom n’y figure pas… Après avoir certifié : (i) ne pas être un robot puis (ii) avoir 18 ans minimum on accède très facilement à un moteur de recherche plutôt facile d’utilisation.
Quand on tape, par exemple, « Jack Lang », on aboutit à 676 liens aboutissant à 676 documents dans lesquels apparaît « Jack Lang » (86 ans), avec un petit résumé pour chacun. Tous les fichiers sont sous format PDF contenant beaucoup de copies de courriels échangés avec M. Epstein, mais aussi des photos. Il n’y a pas de commentaires et certains passages de messages ou parties de clichés sont recouverts de noir, officiellement pour protéger les victimes. En cliquant sur quelques photos on tombe sur beaucoup de portraits d’Epstein et de sa compagne (franco-britannique), Ghislaine Maxwell purgeant actuellement une peine de 20 ans de prison aux Etats-Unis pour pédo-criminalité et complicité de trafic sexuel, et qui a promis qu’elle révèlerait ce qu’elle sait si elle était graciée ; mais aussi des naïades dans des piscines bleues, des femmes à moitié nues (mais partiellement caviardées pour ne pas choquer les âmes sensibles), des fêtes réunissant célébrités et anonymes, un concert des Rolling Stones, des villas, des œuvres d’art, des pièces d’habitation, etc.
Il y a 3 millions de ces documents, en faire la synthèse demande donc de gros moyens… que possèdent nombre de journaux qui en distillent les morceaux choisis depuis quelques semaines avec délectation tant les personnalités impliquées, ou juste citées dans les documents, sont nombreuses et diverses.
Si on se promène un peu au hasard des 676 liens où sont cités Jack Lang on tombe avec gourmandise sur un courriel du 14/09/2018 adressé par Jack Lanf à son « Dear Jeffrey [Epstein] » pour lui demander 150 000 euros afin de financer un film documentaire préparé par Serge Moati sur l’œuvre de… Lang Jack (« Serge Moati, a very great French filmmaker, wants to make a film about my work that will be broadcast in the cinema »). On savait ce vieux « Djack » doté d’un culot d’enfer et d’une haute idée de lui-même mais on voit qu’on l’avait sans doute sous-estimé. Epstein répond le même jour « im contributing… ». On ne sait pas si le financement demandé a été octroyé ni même si le film a été réalisé.
Cette aventure, pour le moment juste rocambolesque, vient de valoir à cet homme âgé son poste de chef de l’Institut du monde arabe (IMA). Sa fille Caroline, également citée dans de nombreux autres courriels, semblait entretenir des relations d’affaires et amicales avec l’Américain. Elle a également de démissionné de différents mandats qui lui avaient été confiés dans le secteur du cinéma où elle travaille.
La masse de ces documents et la quantité de relations qu’entretenait M. Epstein sont impressionnantes. On ignore comment les 3 millions de fichiers ont été rassemblés par la justice américaine. Ont-ils été saisis sur les ordinateurs du pédo-criminel, qui semblait conserver beaucoup de matériels, ou ont-ils été piratés par des grandes oreilles de différents services ou fournisseurs d’Internet, ces derniers ayant pu intercepter ces documents qui ont forcément transité par leurs réseaux à un moment ou un autre ? On ne sait pas bien par quels canaux ils se sont retrouvés dans les mains de la justice mais maintenant qu’ils y sont leur publication fait des ravages à travers les puissants du monde occidental qui ont été en rapport avec Epstein, même sans avoir forcément participé de près ni de loin à ses activités criminelles.
L’affaire semble loin d’être terminée et pourrait connaître une nouvelle étape si Mme. Maxwell révélait ce qu’elle sait ou si l’administration continuait ses publications.
Un film de fiction sur le monde étrange des « coachs en développement personnel » : le héros devenu coach à succès se retrouve entraîné dans un imbroglio criminel, familial et amoureux dont l’issue reste incertaine à la fin de ce long métrage. L’intrigue se déroule plutôt bien mais le plus intéressant est la description de cet univers des gourous représenté par le business florissant du héros interprété, plutôt bien, par Pierre Niney (« Coach Matt »). A mi-chemin entre psychothérapies de groupe et réunions politiques extrêmes, le gourou domine les quelques centaines de personnes qui se bousculent à ses réunions (que l’on peut payer en quatre échéances…) et les milliers d’autres qui suivent ses vidéos publiées sur les réseaux dits « sociaux ». Lui-même, sans diplôme d’aucune sorte, leur assène des slogans appris auprès de son maître, un gourou américain qui a encore mieux réussi et qui veut d’ailleurs le recruter.
Avec talent il exerce une emprise sur les âmes un peu à la dérive qui payent pour ses prestations scéniques censées les aider à réussir, ou tout simplement à vivre. Comme dans la vraie vie, le pouvoir politique cherche à réglementer cette activité qui peut être destructrice pour les âmes faibles. A ce jour la profession de coaching reste toujours libre, dans la réalité comme dans le film, malgré les tentatives de l’encadrer.
On voit d’ailleurs « Coach Matt » aller défendre sa profession sur le plateau de Cyril Hanouna qui joue son propre rôle de même que l’équipe de « commentateurs » qu’il menait sur C8 avant la fermeture de cette chaîne de télévision. L’assimilation entre les deux activités, le coaching de masse et le talkshow racoleur du genre Hanouna, est plutôt édifiante. Toutes deux brassent pas mal d’air. Elles cherchent à embarquer du public à peu de frais et surfent plutôt sur la faiblesse de caractère des participants que sur leur intelligence. Le fait que M. Hanouna ait accepté de jouer son propre rôle dans ce film ne le met pas forcément en valeur compte tenu du message général négatif infusé par le film sur ces gourous des temps modernes. Peut-être ne s’en est-il pas aperçu ?
La morale de l’histoire est que l’on peut faire faire beaucoup de choses, y compris mauvaises, à une foule sous emprise. L’Histoire est peuplée d’exemples de ce type. Le mieux est d’arriver à gérer soit même sa vie et, si malgré tout on a besoin d’une aide extérieure, faire appel à des professionnels ou à son entourage plutôt qu’à des coachs-gourous.
Kwane Brathwaite (1938-2023) est un photographe afro-américain, né de parents immigrés de l’ile caraïbéenne de La Barbade. C’est lui qui aurait popularisé l’expression « black is beautiful » à une époque où il était impliqué dans le mouvement américain de défense des droits civiques en faveur des populations noires. Engagé dans cette lutte il fonda le collectif « African Jazz-Art Society & Studios » (AJASS) pour promouvoir la contre-culture afro-américaine, ce qu’il faisait à travers ses photos dont certaines sont exposées dans l’ancienne prison de Guingamp transformée en centre d’art de la ville.
Dans le sillage de Marcus Garvey (1887-1940), Jamaïcain chantre du panafricanisme, Brathwaite et son AJASS poussent les afro-américains à consommer les produits de leur communauté, à admirer les mannequins afro qu’il photographie et à écouter la musique noire jazz, soul, funk, blues ou gospel. Les photos représentent la célébration annuelle états-unienne du Marcus Garvey Day, les manifestations contre l’apartheid en Afrique-du-Sud, des concerts au célèbre Appolo Theater de New York qui fut l’un des lieux emblématiques de la musique noire à partir des années 1940, des concours de beauté affirmant une « beauté noire ».
Il a également réalisé des couvertures de disques vinyles des musiciens dont il était proche : Stevie Wonder, Abbey Lincoln, Ray Charles… Une petite salle de l’exposition est dédiée à l’écoute de certains de ces artistes (Lou Donaldson, Big John Patton, Millie Jackson…), un moment de bonheur.
Kwane Brathwaite, né Gilbert Ronald, a adopté plus tard le prénom « Kwane » en référence à Kwane Nkrumah, le premier président du Ghana indépendant qui fut l’un des inspirateurs respectés de la décolonisation en Afrique. Avec ses idées progressistes et son appareil photo Brathwaite a œuvré en faveur de l’émancipation noire et semble l’avoir fait avec mesure et efficacité.
Le Conseil économique, social et environnemental (CESE) est l’une des trois chambres prévues dans la constitution, avec l’asssemblée nationale et le sénat, et qui peut être consultée sur « tout problème de caractère économique, social ou environnemental » selon l’article 70 de cette constitution. En 1969 MonGénéral, qui n’aimait pas beaucoup le Sénat, voulut le fusionner avec le CES (qui n’était pas encore « environnemental » à l’époque) en réduisant les pouvoirs du nouvel ensemble. Cette réforme fut proposée dans le fameux référendum du 27/04/1969 qui fut perdu et au lendemain duquel il démissionna.
Depuis ce jour funeste où les sénateurs ont senti le vent du boulet en regardant MonGénéral quitter l’Elysée, ils veillent bien à assurer leur survie, avec succès puisque près de 60 ans plus tard le sénat est toujours vaillant et le conseil économique et social a même élargi son domaine de consultation avec un volet environnemental.
Dans un avis du 13/01/2026 le CESE « appelle à investir de manière massive et urgente dans l’adaptation des infrastructures, afin de réduire leurs contributions aux émissions de gaz à effet de serre et d’améliorer leur résistance et leur résilience [aujourd’hui aucun texte ne peut être acceptable sans contenir le mot ‘résilience’] face au réchauffement et aux aléas climatiques ». L’objectif est louable tant il apparaît que nombre d’infrastructures publiques (ponts, routes…) ont souffert de sous-investissement ces dernières décennies, les rendant fragiles aux nouvelles intempéries sans doute liées aux évolutions climatiques en cours, en plus de leur vétusté.
Là où les choses se compliquent c’est quand il faut identifier les financements nécessaires pour ces travaux. Le CSE n’est qu’un organe consultatif il lui est donc plutôt aisé de recommander au gouvernement et au parlement « d’augmenter et de réorienter les financements », de développer « des modèles économiques innovants », de « mobiliser l’épargne des ménages », etc. En gros, il suffit de payer pour parer au péril.
Sur les ondes des membres du CES assurent le service après-vente et expliquent doctement qu’il faut réorienter « l’épargne improductive vers des financements innovants ». Sont visés les livrets A et autres produits d’épargne réglementés. Au 31/12/2025 les statistiques de la Caisse des dépôts et consignation (CDC), établissement public qui gère cette épargne, affichent un encours de 615 milliards d’euros pour les livrets A et les Livrets de développement durable et solidaire (LDDS). A entendre les « experts » du CESE, ces sous dorment dans des tiroirs et ne servent à rien, il faut donc les affecter à « la résilience » des infrastructures publiques.
Comme l’explique le site web de la CDC la réalité est tout autre puisque cette épargne n’est pas improductive mais déjà fléchée : 60% pour des prêts qui financent principalement la construction et la rénovation des logements sociaux, mais aussi des projets d’infrastructures dans les territoires, les 40% restant étant investis dans des placements financiers sûrs afin d’assurer la liquidité du système. « Placement financier sûr » veut dire en bon français que la majorité de ces 40% financent… la dette publique française !
On peut bien sûr décider de réaffecter les sous des livrets d’épargne réglementée vers la « résilience » des infrastructures publiques mais il faudrait alors expliquer comment on va désormais financer les logements sociaux, les projets d’infrastructure et la dette de l’Etat ? Va-t-on baisser ces besoins ou leur substituer d’autres financements ?
Les conseilleurs ne sont pas les payeurs, on le sait, mais on ne peut s’empêcher de constater une certaine désinvolture dans les conseils financiers « innovants » des experts du CESE.
A ce stade, ni le CESE ni les élus ne se sont inquiétés de « réorienter » les financements déjà prévus dans la Loi de finances 2026 pour les jeux olympiques d’hiver « Alpes françaises 2030 » qui inclut une autorisation d’engagement de 400 millions d’euros et une autorisation pour l’Etat d’émettre des garanties financières à hauteur de (i) 500 millions qui pourra s’exercer en faveur du comité chargé d’organiser ces jeux (COJOP) en cas d’annulation et (ii) de 515 millions pour compenser, le cas échéant, un solde déficitaire de ce COJOP. Et nous ne somme qu’en 2026. Il est à craindre que de nouveaux montants ne doivent être budgétés pour les exercices à venir d’ici 2030. Ces dépenses doivent être considérées comme « productives » ce qui expliquerait que les « experts » du CESE ne veuillent point y toucher…
Le réalisateur américain Jim Jarmush a emporté le Lion d’or à la Mostra de Venise 2025 avec ce film singulier « Father, Mother, Sister, Brother » centré sur la difficulté de communication entre les parents et leurs enfants adultes. Jarmush en est le réalisateur, le scénariste et a même écrit la musique. Tourné en trois épisodes se déroulant dans le New-Jersy, à Dublin puis à Paris, reliés par des petits clins d’œil, communs dans chaque famille qui, sinon, n’ont rien à voir entre elles.
Tom Waits joue, très bien, dans la première partie, un père dissimulateur à ses enfants se faisant passer pour indigent afin de leur extorquer des aides financières. Charlotte Rampling est une mère aussi british que son service à thé qui accueille ses deux filles une fois par an entre deux séances de psychanalyse. La troisième partie est la plus émouvante qui rassemble un frère et une sœur jumeaux qui viennent de perdre leurs parents dans un accident d’avion de tourisme au-dessus des Açores.
Le film est lent, parfois pesant, à l’image de cette intransmissibilité des sentiments vers ses parents quand ils sont vivants, et des regrets de ne pas l’avoir fait, quand ils sont morts.
Après un passage tonitruant dans l’émission de radio « Les Matins de France Culture » le 12 décembre dernier, la France découvre Taffy Brodesser-Akner, écrivaine américaine née en 1975 à New-York qui s’est lancée dans l’écriture de fiction après avoir rencontré le succès comme journaliste, notamment au New York Times et à GQ (un magazine masculin). Pleine d’humour, d’à propos, de vivacité, elle a illuminé l’interview de Guillaume Erner au sujet de son dernier roman « Le compromis de Long Island » dont elle assure la promotion.
Du coup, son formidable premier roman « Fleishman a des ennuis » est épuisé et il fallut attendre un peu pour le lire. Mais l’attente valait la peine. On dévore cette histoire d’un trio composé de deux garçons et d’une fille (la narratrice) qui se sont connus lors d’un échange universitaire en Israël et qui se retrouvent 20 ans plus tard. Seth, financier à succès est toujours un séducteur invétéré, Toby Fleishman est un médecin père de famille en plein divorce d’avec Rachel et Elisabeth a renoncé à sa carrière de journaliste pour se consacrer à une vie de famille paisible.
Le divorce de Toby est rocambolesque. Sa femme autoritaire lui mène la vie dure, lui reprochant son manque d’attrait pour la réussite, particulièrement financière, pendant que lui découvre les applications de rencontre et l’excitation de séduire des femmes simplement à la recherche d’aventures sexuelles. Fleishman rumine ses reproches à l’encontre de sa future ex-femme en se vautrant dans le stupre avec curiosité. Nous sommes à Manhattan dans un milieu juif, le regard de Toby est acéré sur les personnes de ce milieu qu’il fréquentait avec sa femme et dont il se détache.
Quand soudain Rachel disparaît et n’exerce plus ses devoirs de mère, il est obligé de s’éloigner de l’hôpital où il exerce comme hépatologue, pour s’occuper des enfants. Sa carrière s’en ressent, du coup il tente de séduire sa jeune interne qui, prudemment, repousse ses avances pendant qu’une de leurs patientes se meurt dans sa chambre… Alors Elisabeth rencontre Rachel, dévastée, par hasard à la terrasse d’un café. Ensemble elles rembobinent l’histoire du couple, et cette version est bien entendu très différente de celle vécue par Toby. Cette nouvelle histoire est pleine de ses angoisses personnelles, d’un passé d’abandon et d’ambitions forcenées pour mettre leurs enfants à l’abri des traumatismes qu’elle a elle-même vécus.
C’est l’histoire finalement tellement banale d’un couple dysfonctionnel qui ne sait pas échanger, lui très nombriliste, elle trop angoissée, alors que tout semble devoir leur réussir. Rien n’échappe à l’ironie mordante de Taffy Brodesser-Akner qui traverse les petits évènement de cette vie bourgeoise, l’agitation débridée de Toby comme les grands traumatismes de Rachel, pour nous amener vers une fin improbable. Un roman jouissif !
Le compositeur italien Gioachino Rossini (1792-1868) a écrit sa Petite messe solennelle alors qu’il avait 71 ans. Elle fut créée à Paris en 1864. Une belle œuvre écrite pour un chœur réduit et, notamment, un accordéon, parfois remplacé par un harmonium. Original !
Elle est magnifiquement interprétée ce soir, dans sa version piano et accordéon, par le Chœur & Orchestre Symphonique de Paris dans l’église Saint-Philippe du Roule construite au XVIIIe siècle. La musique si pure de Rossini s’élève dans la vaste voute peinte de l’église, cernée de colonnes ioniques, l’alliance de la mystique et de l’esthétique.
Seul le grondement régulier du métro souterrain vient légèrement troubler cette harmonie.
Les interprètes
Valentine Bacquet
Soprano
Myrtille Gayot
Mezzo-Soprano
Boris Mvuezolo
Ténor
Lysandre Châlon
Baryton-Basse
Yun-Yang Lee
Piano
Domi Emorine
Accordéon
Direction
Xavier Ricour
Un extrait du très beau duo soprano-mezzo de la Petite messe dirigée en 2001 par Lorin Maazel, gravée sur un CD sorti en 2001.
La célébrité du tableau de Delacroix « La Liberté guidant le peuple » se confirme au Louvre où il est exposé. Une foule dense se presse en permanence devant cette toile et nombre de touristes se prennent en photo devant cette liberté à la poitrine dénudée. Pas sûr que tous ces visiteurs connaissent le contexte historique dans lequel elle a été peinte, celui de la révolution française de 1830 qui a amené au remplacement de Charles X par Louis-Philippe qui tombera lui-même lors de la révolution de 1848…
Alors les touristes au bout de leurs perches à selfies ignorent sans doute cette histoire mais admirent ce tableau qui leur a sans doute été décliné dans leurs pays comme représentatif de la France. On s’interroge sur ces milliers de selfies pris devant la « Liberté… », que deviennent ces clichés, à quoi et qui servent-ils sinon à meubler les réseaux dits « sociaux » et à satisfaire le nombrilisme envahissant qui gangrène la société ?
Dans les dîners en ville et sur les plateaux télévisés des commentateurs s’émeuvent que la dette publique française soit détenue par « des étrangers », arguant que c’est ainsi une perte de souveraineté pour la France versus une dette détenue par ses nationaux, comme si la nationalité du détenteur rendait plus ou moins contraignante l’obligation de remboursement de cette dette.
Il s’avère en réalité qu’il est assez difficile d’évaluer avec certitude la nationalité des créanciers détenant la dette publique française à un instant de raison. L’Agence France Trésor (AFT) en charge d’émettre cette dette se préoccupe d’abord qu’elle soit souscrite et à un taux d’intérêt le plus favorable possible. Pour ce faire, plus le marché est large, donc internationalisé, plus les chances d’atteindre ce double objectif sont fortes.
Les chiffres ci-dessous rapportés dans un rapport de l’assemblé nationale de 2024 donnent un ordre de grandeur : environ 52% de la dette est détenue par des non-résidents français, sachant qu’un non-résident peut être français et qu’un résident français peut être étranger.
Le rapport mentionne que l’un des avantages de voir la dette d’un Etat détenue par ses nationaux serait que ceux-ci :
…sont également plus « captifs » : en cas de crise, l’État dispose d’un réel pouvoir coercitif à leur égard, grâce à sa capacité à modifier la réglementation financière et la fiscalité.
Ce qui veut dire, en clair, qu’en cas de crise on pourrait ne pas les rembourser, ou reporter les remboursements, en créant moins de perturbations que si l’on agissait de même avec des investisseurs internationaux. Ce serait une espèce de « préférence nationale » inversée. Voilà un bien déplorable argument en faveur d’une souveraineté de la dette française…
En d’autres temps la Russie tsariste, ou l’Argentine et la Grèce, plus récemment, ont démontré qu’il était possible de ne pas rembourser ses créditeurs étrangers ce qui a déclenché des crises financières sérieuses pour ces Etats, comme d’ailleurs pour la communauté des investisseurs, mais ces crises ont été surmontées au prix de pertes importantes pour les prêteurs et les contribuables des pays qui ont assumé le sauvetage des Etats en défaut.
En réalité, prêter des sous à un emprunteur représente un risque de non-remboursement, quelle que soit la nationalité des parties. C’est ce qu’on appelle un investissement : on met de l’argent au départ avec un retour sur investissement qui n’est pas garanti. La souveraineté financière d’un Etat est un objectif louable mais la meilleure façon de l’assurer est de ne pas emprunter, ou d’emprunter avec modération pour des investissements rentables et non pas pour du fonctionnement comme le fait actuellement la France. Au-delà, emprunter à des nationaux ou à des étrangers ne représente pas une différence conceptuelle majeure, sauf à considérer que les nationaux sont taillables et corvéables à merci et qu’il suffit de ne pas les rembourser en cas de tension financière de l’Etat emprunteur.
Aujourd’hui l’ordre de grandeur de l’épargne des ménages déclarée par la Banque de France était de 6 500 milliards au deuxième trimestre 2025, soit près de deux fois la dette publique française (3 200 milliards).
En cas de grave crise financière nationale, qui n’est pas exclue vu la perte de contrôle de l’Etat sur ses dépenses publiques depuis plusieurs années, c’est de toute façon les nationaux qui paieront en première ligne, soit leurs créances n’étant pas ou mal remboursées, soit leur épargne étant prélevée ou taxée d’une façon ou d’une autre pour assurer, au moins partiellement, le service de la dette détenue par « des étrangers ». C’est d’ailleurs sans doute la raison pour laquelle on trouve toujours autant d’investisseurs étrangers friands de la dette française malgré la gestion déplorable des finances publiques, ceux-ci doivent se sentir plus ou moins garantis par l’existence de cette épargne des ménages qui pourrait bien servir en cas de défaut souverain de la France.
Encore une fois, pour un individu comme pour un ménage ou un Etat, le mieux pour assurer son indépendance est de ne pas s’endetter.