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  • Venise exquise

    Venise exquise

    Il fait froid sur Venise, la première vision en sortant de la gare ferroviaire pour emprunter le vaporetto en direction de l’hôtel est l’incroyable architecture de cette ville construite sur une lagune de la mer Adriatique. Les immeubles au bord des canaux sont à la fois sublimes et un peu délabrés, les briques rongées par l’humidité, le crépi vieillissant, mais tout tient et les gondoles se faufilent au milieu de ce dédale aquatique toujours animé.

    Le second choc est l’incroyable richesse artistique et religieuse de cette ville dont on avait un peu oublié qu’elle fut si puissante et influente du temps de sa gloire, du Moyen-âge à la Renaissance, avant que Napoléon 1er, le grand massacreur du continent vienne mettre fin à cette splendeur. Les premiers pas sur la place Saint-Marc permettent de s’en souvenir en un quart de seconde.

    La ville sur pilotis n’est qu’accumulation de musées, d’œuvres d’art et de musées flamboyants qu’une vie suffirait probablement à peine à découvrir. La basilique Saint-Marc, le musée attenant avec son célèbre quadrige de chevaux et de sublimes mosaïques, le palais d’Oro, l’église Santa Maria di Formosa ou celle de San Salvador (qui contient les reliques de San Téodoro qui a longtemps protégé la ville), la basilique Santa Maria Della Salute, le Palais des Doges, la galerie dell’ Accademia exposant les peintures vénitiennes de la Renaissance, l’église Santa Maria dei Frari avec un retable de grandes dimensions (7x3m) peint par Titien (~1488-1576) représentant l’assomption, Marie montant au ciel, portée par des anges devant les fidèles réjouis…

    La Scuola Grande di San Rocco (église et scuola) est un éblouissement. Surnommée la « Sainte Chapelle vénitienne » tant sa décoration peinte par le Tintoret (~1518-1594) est impressionnante par sa qualité et les dimensions gigantesques des toiles qui la portent et présentent des scènes bibliques des ancien et nouveaux testaments aux couleurs sombres et angoissantes. Même les murs qui entourent l’escalier sont terrifiants et représentent sans doute des scènes des épidémies de peste qui ont ravagé la cité.

    Et si l’on veut sortir du centre-ville, 5mn de vaporetto à partir du palais des Doges vous amènent à la basilique di San Giogio Magorre, au bout du Grand Canal, avec son petit port de plaisance à l’ombre du campanile.

    Basilique di San Giogio Magorre

    Et partout on peut déguster ces merveilleux cappuccinos à la saveur si transalpine, au bar, où s’arrêtent parfois d’élégants Italiens, chevelure blanche, costume sombre, pochette claire et chaussures vernies, la classe italienne !

    A la Fenice, quelques vieilles Italiennes fardées et bien habillées dans les ors de leurs loges, font bonne figure pour les 2h50 de l’opéra de Verdi, « Simon Boccanegra »…

    Une histoire de doge, de tyrans et de pouvoir !

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  • MONTHERLANT Henry, de, ‘Le chaos et la nuit’.

    MONTHERLANT Henry, de, ‘Le chaos et la nuit’.

    Sortie : 1963, Chez : Editions Gallimard.

    Montherlant poursuit dans ce roman sa description minutieuse de personnages grognons et aigris. Le contexte ici est celui d’un républicain espagnol à la fin des années 1950, Célestino, exilé en France depuis 20 ans avec sa fille, qui ressasse sans cesse sa douleur de la défaite des siens contre la dictature de Franco, et qui revient sur ses méthodes « expéditives » mise en œuvre par la révolte républicaine qui était alors largement infiltrée par le communisme soviétique auquel croit toujours notre héros. A Paris il ne voit que des amis espagnols, exilés comme lui, et sa fille née en France qui essaye de l’accompagner pour atténuer l’amertume dans laquelle il se complait. Il y a du Céline dans le cynisme avec lequel il dépeint son environnement humain. Personne ne rencontre son indulgence, chacun n’est qu’accumulation de défauts et de travers, de petitesse et de pingrerie. C’en est réjouissant de noirceur.

    Son monde parisien est celui du bistrot où il rencontre ses rares amis avant de se fâcher avec eux, à la terrasse duquel il reconstitue des guérillas urbaines imaginaires sur le modèle ce celles auxquelles il a participé en Espagne deux décennies plus tôt, mais aussi son domicile où il rédige des articles politiques, traduits par sa fille et difficilement publiables. Il est complètement enfermé dans son univers, politique et guerrier, à mille lieux de son environnement bien loin des affres de la guerre d’Espagne. Et puis l’opportunité d’un retour au pays se présente à l’occasion du décès de sa sœur. Il ne va pas la laisser passer et ce voyage va se terminer en apothéose après un ultime spectacle de corrida et un accès délirant de paranoïa qui se révèlera en partie justifié car la police politique de Franco a de la mémoire…

    Montherlant fut lui-même très hispanophile et a participé à des courses taurines dans sa jeunesse. Sa description de la corrida dans les derniers chapitres du livre est stupéfiantes de réalisme, on sent la poussière, le sang et la sueur des arènes alors que le taureau est mis à mort. Il développe une passion pour ce combat qui n’est pas sans similitude avec celui mené par la résistance républicaine lors de la guerre civile, ou celui de Célestino contre un monde qui l’oppresse. L’arène de Madrid est métaphorique d’un monde à feu et à sang dont la fin est écrite : la victoire des tyrans. Et à la fin, le taureau est mort !

    Un très beau roman, passionné, au style d’un autre siècle qui réconcilie avec la richesse de la langue française quand elle est bien maîtrisée par un homme de lettres, membre de l’Académie française.

  • L’indulgence dont bénéficie le monde rural

    L’indulgence dont bénéficie le monde rural

    Les acteurs du secteur agricole français bénéficient d’une indulgence significative des pouvoirs publics comme des citoyens. Alors qu’ils sont désormais largement minoritaires (environ 390 mille personnes selon les Chambres d’Agriculture sur une population de 67 millions) ils peuvent se permettre de répandre du fumier dans les cours des préfectures, saccager les immeubles de perception des impôts, bloquer les routes, faire annuler des lois qui les gênent… sans encourir les foudres ni de la justice, ni des citoyens. Les dernières semaines ont confirmé l’impunité dont bénéficie cette corporation en opposition au protocole de lutte sanitaire contre une épidémie touchant le cheptel bovin ou contre le traité Mercosur instaurant le libre-échange entre l’Union européenne et quatre pays d’Amérique latine.

    Leur capacité de nuisance est importante et sans commune mesure avec l’importance socio-économique de ce secteur. Du fait de leur popularité, les autorités renoncent d’emblée à leur appliquer la loi ou à les brutaliser pour rétablir l’ordre quand ils le dérangent. Cette corporation agricole n’est d’ailleurs pas complètement unifiée. Sur le traité de libre-échange du Mercosur, les producteurs de vin par exemple ont intérêt à ce traité alors que les éleveurs redoutent cette nouvelle concurrence. Mais à l’intérieur du secteur lui-même aussi, ceux qui crient le plus fort annihilent les réactions de ceux qui ne craignent pas le libre-échange du Mercosur et qu’on n’entend pas.

    Cette inégalité de traitement est sans doute en partie due au passé rural de la France qui a forgé son identité au cours des siècles passés et qui imprime encore les mentalités françaises. Et puis les paysans hexagonaux sont auréolés de la réputation de « nourrir les français » ce qui les innocente a priori de toutes leurs dérives. Les secteurs de l’industrie ou des services sont bien moins favorisés par l’opinion publique qui veut « taxer Bernard Arnault » mais ne s’intéresse pas aux fortunes de certains céréaliers ou de certains producteurs de vin 1er cru, certes moins importantes que celle du patron du luxe mais néanmoins significatives.

    Voilà au moins une inégalité flagrante, celle dont bénéficie les agriculteurs dans l’opinion et auprès des pouvoirs publics, qui est plébiscitée par le peuple, c’est déjà ça.

  • Musée Eugène-Delacroix

    Musée Eugène-Delacroix

    Situé sur cette merveilleuse petite place de Fustemberg à Saint Germain-des-Près, le musée Eugène-Delacroix est installé dans les locaux habités par le peintre à la fin de vie. On visite son appartement dans un immeuble et, au fond du jardin privatif, son atelier. Etablissement rattaché au Louvre, le musée présente des éléments biographiques de la vie de l’artiste (1798-1863), certaines œuvres, mais les plus connues (dont la célèbre « Liberté guidant le peuple »), de grandes dimensions, sont réparties dans les musées.

    Delacroix voyagea dans les colonies françaises d’Afrique du Nord et en ramena des peintures orientales inspirées par la lumière de ces contrées qui inspira aussi bien des peintres de cette époque.

    Reconnu de son vivant, Baudelaire, Théophile Gaultier sont d’ardents supporteurs de ses œuvres. Il s’initie à la photographie sur plaques de verre. Il a inspiré nombre de peintres des générations suivantes, dont Maurice Denis (1870-1943) qui a créé l’association pour faire vivre son œuvre et aménager sa dernière demeure en musée.

    Les Français connaissent surtout Delacroix qui fut l’emblème du billet de 100 francs des années durant. On ne disait d’ailleurs plus « un billet de 100 francs », mais un « Delacroix ». La poitrine dénudée de la célèbre Liberté figure au recto et son atelier, vu du jardin, au verso.

    La place, et la rue qui y mène, portent le nom d’un cardinal, né dans le Saint-Empire (aujourd’hui l’Allemagne) sous le nom de Guillaume-Egon de Fürstenberg et ayant fini sa vie en 1704 comme abbé de l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés.

  • Assault de délicatesse en Corse

    Assault de délicatesse en Corse

    Avec toujours une délicatesse assumée et un art de vivre consommé, les mafias corses continuent leur politique d’assassinats. Cette fois-ci c’est l’affairiste Alain Orsoni qui en fait les frais. Il a été tué ce 12 janvier, à 71 ans, dans le cimetière de son village où il assistait aux obsèques de… sa mère. Il avait démarré sa « carrière » dans la politique au sein du Front de libération nationale corse (FLNC) et fit des séjours en prison pour les violences commises sous couvert de militantisme. Son frère Guy est assassiné en 1983, il semble que c’était Alain qui était alors visé. Il passe ensuite dans les affaires, club de fouteballe, business de casinos en Amérique latine, continue à subir régulièrement des tentatives d’assassinat et à être impliqué dans d’autres à l’encontre de différentes bandes locales. Son fils, soupçonné d’avoir participé à plusieurs crimes, est toujours en prison.

    Au-delà du cas regrettable de la mort de M. Orsoni qui fait suite à toute une myriade de meurtres, extorsions diverses, trafics généralisés, au travers des affaires corses ces dernières années, ce nouveau crime contre un parrain du système confirme si besoin en était que la Corse n’est pas soluble dans les règles de la République et que la France ne sait pas comment se débarrasser du fardeau de cette île imprudemment achetée à la République de Gênes an 1768. Il semble que la solidité juridique de cette cession était discutable et Gênes continua de réclamer le retour de sa souveraineté sur la Corse durant des décennies. Paris n’y a jamais consenti, hélas…

    Depuis 1768 cette île n’est que rébellions, révoltes, attentats, protestations et volonté d’indépendance plus ou moins consciente. Là encore l’Etat français a cru pouvoir maintenir sa souveraineté sur l’île, d’abord par la force, ensuite par le droit et, aujourd’hui, un peu par les deux. Entre temps, la violence des mafias locales a pris le pas sur la sincérité des militants. Tout le monde tue tout le monde et l’Etat ne sait que faire avec ce confetti corse qui ne lui rapporte que des ennuis et des dépenses, et entraîne sa population dans la violence et la frustration.

    Plus grave encore : des situations similaires se font jour dans les autres confettis de l’Empire dont la Nouvelle-Calédonie est le plus emblématique. C’est le prix à payer aujourd’hui pour le péché de colonisation commis hier. Le divorce est prononcé depuis longtemps entre ces deux iles et la République mais les parties n’arrivent toujours pas à se séparer de corps. Il faudra pourtant bien y arriver un jour, « quoi qu’il en coûte ».

  • La Russie telle qu’en elle-même

    La Russie telle qu’en elle-même

    Alors que la guerre d’Ukraine va bientôt célébrer son 4e anniversaire une frange d’intellectuels russes publient régulièrement des essais et réflexions qui prônent la poursuite assumée, voire l’approfondissement, de la politique actuelle basée sur un nationalisme exacerbé, une volonté de conquête territoriale et le phantasme de rétablir l’empire soviétique, politiquement et géographiquement.

    L’interview donnée par Sergueï Karaganov en juin 2025 au site d’information Le Grand Continent va dans ce sens. M. Karaganov est qualifié « d’architecte de la géopolitique de Poutine » par le site. Plus factuellement il dirige un institut d’analyse en politique étrangère et de défense et participe à différents Think Tanks russes. Il est à l’origine d’une doctrine qui porte son nom et qui inspirerait le pouvoir actuel de Moscou.

    On suppose que la traduction française de l’interview est correcte. Il y développe la théorie que la guerre d’Ukraine est économiquement bénéfique aux Etats-Unis qui chercheraient aussi à l’utiliser pour « écraser » la Russie et qui n’ont donc pas intérêt à y mettre fin. Il préconise donc l’option nucléaire :

    La défaite totale de l’Ukraine — avec sa capitulation pure et simple qui pourrait avoir un effet domino sur l’Europe — reste notre objectif, mais elle sera extrêmement coûteuse, voire prohibitive, car elle conduirait à la mort de plusieurs milliers de nos meilleurs enfants, si elle n’était pas renforcée par un recours plus actif à la dissuasion nucléaire, ce que je préconise pour sortir de cette impasse.

    Le penseur est bien obligé de reconnaître que Moscou n’arrive pas à conquérir l’Ukraine aves des moyens militaires conventionnels, pas plus qu’un élan populaire ne porte les Ukrainiens de l’ouest à une annexion par la Russie, d’où sa volonté de casser cette résistance, quoi qu’il en coûte.

    L’idéologue détaille ainsi sa pensée sur la difficulté qu’il y aurait pour son pays à s’entendre avec les Etats-Unis ou avec l’Europe contre laquelle il marque encore plus d’agressivité que contre Washington :

    Je suis affligé par la trajectoire qu’empruntent les pays européens et l’Union européenne.

    À cause de la déchéance morale de ses élites, le projet européen est aujourd’hui dans l’impasse, après avoir atteint un certain apogée. La génération politique actuelle échoue sur tous les fronts et cherche son salut dans l’entretien d’une hostilité croissante, voire dans une préparation à la guerre contre la Russie, ce qui est proprement sidérant, une sorte de préparatif à un suicide rapide. Je pense que l’Europe collective est inévitablement amenée à se dissoudre. Il ne me semble pas qu’elle puisse tenir longtemps en tant qu’entité sans se désagréger.

    Je rappelle que je suis un Européen russe, bien qu’eurasiatique. Mais cela ne retire rien au fait que l’Europe a été la source des principales calamités de l’humanité au cours de ces cinq derniers siècles. 

    Il renouvelle la position largement diffusée en Russie et dans le « Sud global » que l’Europe est la puissance hostile à la Russie, voir l’entité qui l’attaque. Il se félicite que la guerre d’Ukraine ait provoqué le départ des citoyens russes européanisés, corrompus par les valeurs occidentales, attirés par la déchéance morale des élites européenne et par « l’eurofascisme ». La Russie est ainsi purifiée de ces traîtres qui ne reviendront jamais plus à la mère patrie.

    À la faveur de l’opération militaire, nous nous sommes débarrassés en un temps record d’une quantité considérable de personnes que je désigne comme de la « racaille ».

    Les Etats-Unis qui souhaiteraient la poursuite de la guerre d’Ukraine par intérêt, l’Europe qui « a été le berceau des pires courants idéologiques, de guerres monstrueuses, de génocides de masse » et qui est en pleine déliquescence, l’Alliance atlantique (OTAN) qui est un cancer qui va « crever », l’arme nucléaire comme seule porte de sortie pour vaincre l’Ukraine, l’homme ne mâche pas ses mots et il n’est pas le seul.

    Lire aussi : La Russie constante dans sa volonté de nuire à l’Occident

    Il est difficile de mesurer l’audience de ces théories radicales en Russie mais il est probable qu’elles sont inspirantes au moins pour les stratèges du Kremlin qui les mettent en œuvre avec « enthousiasme » dans les frontières russe reconnues internationalement mais aussi dans les territoires occupés en Ukraine, en Moldavie ou en Géorgie. On ne sait pas bien non plus si ces idéologues pensent vraiment ce qu’ils affichent ou s’ils élaborent ce discours paranoïaque et victimaire uniquement pour justifier leur soif de conquêtes, leur besoin de vengeance par suite de l’humiliation subie lors de l’effondrement de l’Union soviétique au siècle dernier. Quel que soit l’hypothèse, la Russie est devenue un pays hostile à « l’Occident collectif », avec une forte capacité de nuisance et sans doute pour longtemps encore.

    Cette guerre d’Ukraine a déjà bouleversé l’environnement géopolitique planétaire, et pas dans le sens du monde apaisé vers lequel l’Occident croyait avoir tracé une ligne droite depuis 1945. Personne ne sait bien quelle direction va prendre maintenant cette nouvelle route à l’heure où le système international, laborieusement construit depuis 80 ans, basé sur le droit et le consensus, au moins s’agissant d’un certain nombre de sujets communs (décolonisation, prévention des guerres, droits de l’homme, commerce, santé, réfugiés, culture, etc.) est en train de disparaître au profit d’un environnement sauvage et violent, où des camionneurs bas du front remplacent des diplômés de Harvard pour diriger les grandes puissances de ce monde. Les choses changent et bien malin qui peut prédire aujourd’hui si ce sera profitable ou non pour les générations futures, celles de nos enfants. Les « boomers » nés au cours des « trente glorieuses » craignent que non, mais les générations suivantes qui scrollent dans le métro des vidéos d’influenceuses à forte poitrine et faux-ongles extra-longs, résidant à Dubaï, ne sont pas forcément de cet avis. Sont-ils inquiets d’ailleurs ? Ils prennent progressivement les commandes du monde au fur et à mesure où les boomers le quittent. L’avenir dira ce qu’ils en feront.

  • « Dîtes-lui que je l’aime » de Romane Bohringer

    « Dîtes-lui que je l’aime » de Romane Bohringer

    Romane Bohringer, actrice-réalisatrice, fille de Richard, acteur déjanté, et d’une femme métisse franco-vietnamienne née à Saïgon durant la guerre, Maggy, abandonnée sur place à une famille française (dont le père, militaire, a lui-même été abandonné) qui l’amènera plus tard en France ou elle rencontre Richard avant d’abandonner Romane qui sera élevée par son père, de mener une vie de bohème et de fuir dans l’héroïne dont elle mourra alors que sa fille a 14 ans.

    Romane a lu le livre écrit par Clémentine Autain, élue d’extrême gauche tendance écologique-féministe, fille de la comédienne Dominique Laffin, décédée à 33 ans (Clémentine avait 12 ans), prise dans différentes addictions dont l’alcool. La première décide de tourner un film sur ce livre et d’y faire jouer la seconde, tout en interprétant elle-même son propre rôle.

    Ce film est conçu comme un récit dialogué entre ces deux femmes, adultes, qui se retournent sur leur enfance, leurs mères respectives et le traumatisme commun de leur « abandon ». Dans une scène avec sa psychothérapeute Romane dit d’ailleurs de sa mère : « elle ne m’a pas abandonnée, elle est partie… » Quelle que soit la façon de qualifier cet acte, départ, mort ou abandon, ces deux femmes ont connu dans les premières années de leur vie ce terrible sentiment d’aimer une mère qui n’est plus là. Le scénario voit Romane et Clémentine plonger dans ce passé émouvant et mystérieux en se penchant sur des photos et des films super-8 de la vraie-vie, en provoquant des rencontres avec des personnes qui ont connu ces mères absentes, toutes deux investies d’ambitions créatrices que leurs addictions les empêcheront de réaliser. Romane va même découvrir que Maggy avait eu des jumeaux avant de rencontrer Richard Bohringer, abandonnés eux aussi… On les retrouve dans ce film qui mêle la réalité avec des scènes de fiction, avec un même fil directeur : l’émotion un peu désespérée de cette recherche de leurs mères pour se colleter avec leurs absences prépondérantes et intolérables. Elles s’interrogent pour savoir s’il faut admirer, regretter, haïr ou plaindre ces Mamans défaillantes, belles et artistes. Elles n’empruntent heureusement aucune de ces voies mais choisissent plutôt d’aller à leur rencontre pour savoir qui étaient-elles et ainsi apaiser leur tourment commun. Romane, qui a deux enfants, fait jouer son jeune garçon dans le film en lui confiant un rôle ironique d’enquêteur sur sa grand-mère et conclue : « avec eux, j’ai cassé cette succession d’abandons dans la famille ».

    C’est un film émouvant à la mise en scène originale, mêlant fiction et, surtout, réalité. Un scénario un peu touffu tant les histoires individuelles et les sentiments communs s’entremêlent, il faut suivre. Mais une belle façon de transcender l’absence en criant « je vous aime » aux absentes.

  • Talking Heads et Mamdani à New York

    Talking Heads et Mamdani à New York

    La ville américaine de New York a élu un maire de 43 ans, d’origine indienne, né en Ouganda, ancien rappeur, Zohran Mamdani. Il a été naturalisé américain en 2018 et été élu sur la base d’un programme socialisant mêlant le contrôle des loyers de cette ville, celui des expulsions abusives, la promotion des énergies renouvelables, le soutien propalestinien, ou la lutte contre les discriminations, etc. Le profil est plutôt inhabituel pour un maire de la capitale financière mondiale.

    Il a investi son poste ce 1er janvier lors d’une cérémonie organisée dans une station de métro désaffectée, puis a prêté serment, la main sur le Coran, sur les marches de l’hôtel de ville où il a fait jouer les Talking Heads sur la sono avant d’accueillir sur scène des musiciens divers. Pour les plus jeunes, Talking Heads est un groupe américain des années 1970-1980, phare de la new-wave, mené et inspiré par l’inventif guitariste-chanteur David Byrne qui continue à mener une brillante carrière solo et à se produire sur scène.

    Bref, on peut être un maire « de gauche » américain et avoir bon goût musical !

  • MONTESQUIOU, Alfred, de, ‘Le crépuscule des hommes’.

    MONTESQUIOU, Alfred, de, ‘Le crépuscule des hommes’.

    Sortie : 2025, Chez : Robert Laffont – Pavillons.

    C’est un récit romancé haletant qu’a écrit Alfred de Montesquiou, jeune journaliste-écrivain-documentariste (né en 1978) qui a reçu, notamment, le prix Albert Londres en 2012 pour sa couverture écrite de la guerre de Libye, et le prix Renaudot « essai » pour le présent ouvrage. Haletant, certainement, et pourtant tout le monde en connaît la fin avant même de l’avoir ouvert à la première page puisqu’il s’agit de raconter le procès du Tribunal militaire internationale (TMI) mis en place en 1945 après la capitulation allemande pour juger les grands dirigeants nazis, tout du moins ceux qui ont survécu à la guerre et qui ont pu être arrêtés par les troupes alliées.

    Une volumineuse littérature, historique, juridique, politique (citée en bibliographie), a été écrite sur le sujet permettant à l’auteur du « Crépuscule des hommes » de bien documenter ce qu’il raconte des personnages de son livre qui sont tous réels. Tout tourne autour du photographe américain Ray D’Addario qui travaille pour l’armée américaine et est resté présent tout au long du procès à Nuremberg, la ville symbolique du système nazi dans laquelle les alliés avaient choisi d’ériger le tribunal dans le Palais de Justice qui, miraculeusement, avait plus au moins résisté aux bombardement massifs de la ville en 1945 et fut retapé par l’armée américaine pour l’occasion.

    L’ampleur des crimes et la barbarie de leurs auteurs furent telles qu’il n’était pas besoin d’en rajouter, la « vraie vie » suffisant largement à nourrir le scénario. Montesquiou a simplement mit dans la bouche de ses personnages des mots et réflexions vraisemblables, souvent même ceux qu’ils ont eux-mêmes rapportés dans des livres et articles que nombre d’entre eux ont écrits pour graver dans le marbre leur action dans cet évènement multinational exceptionnel qui se voulait rédempteur.

    Alors au fil de ce récit on voit défiler des intellectuels venus s’imprégner du procès (Elsa Triolet, Joseph Kessel, Dos Passos), on découvre les conflits d’égos entre les magistrats originaires des quatre nations alliées (Etats-Unis, Union Soviétique, Royaume-Uni et France), les amourettes liées autour du bar du Faber-Castell, réquisitionné à un noble allemand pour loger les journalistes, on croise les 22 prisonniers accusés de complot, crimes contre la paix, crimes de guerre et crimes contre l’humanité et auxquels Ray aura accès dans leurs cellules pour prendre des photos historiques. Alors on revient sur l’emprise exercée par Göring sur les autres prisonniers allemands, la folie réelle ou simulée de Rudolph Hess, l’absence de Robert Ley qui s’est suicidé avant le procès pour éviter d’avoir à y rendre des comptes, la déstabilisation du procureur américain Robert Jackson après son interrogatoire raté de Göring, la montée en puissance du juge américain Biddle dont la femme est l’amante de Saint-John Perse et qui fraye à Nuremberg avec la journaliste de renom Rebecca West…

    Mais surtout on voit les premières conséquences de la guerre froide entre le monde occidental et le monde soviétique, qui a débuté alors que l’encre de l’acte de reddition allemand n’est pas encore sèche. Les relations entre la délégation de juges envoyée par Moscou (et sous les ordres de Vychinski, le sanguinaire procureur des procès de Moscou des années 1930) et celles des anglo-saxons sont exécrables, celles entre les journalistes de ces deux bords s’apaisent souvent devant des bouteilles de vodka.

    Montesquiou raconte la vie quotidienne des acteurs de ce procès, des magistrats aux traducteurs en passant par la presse, alors que d’anciens nazis rodent encore dans la ville en ruines. Il y a de l’exceptionnel celui des crimes jugés, mais aussi de la routine et de l’ennui dans ce procès qui a duré une année complète. Le souci de précision et de documentation des responsables de ce procès hors norme, pour des motifs pédagogiques, transforme le tribunal en une grosse bureaucratie qui ronronne sur elle-même avant d’arriver au verdict et à l’exécution des douze condamnés à mort par pendaison, pratiquée par un bourreau américain, volontaire pour cette tâche qu’il semble ne pas avoir réalisée dans les « règles de l’art ». Dernière « mauvaise action » nazie, Göring, scandalisé qu’on lui refuse d’être fusillé comme pour le militaire qu’il est, mais qu’il doive être pendu comme une vulgaire canaille, arrive à se fournir une capsule de cyanure et se suicide quelques heures avant l’heure prévue pour son exécution. Les corps des douze condamnés (11 exécutés plus 1 suicidé) seront ensuite incinérés dans les fours crématoires à peine refroidis du camp de concentration de Dachau dans la banlieue de Munich avant que leurs cendres ne soient rejetées dans une rivière locale à Garching. « Mission accomplie » prononça alors l’officier américain en charge de faire disparaître les cendres maudites !

    Montesquiou retrace de façon passionnante cet épisode fondateur de la justice internationale, lui-même élément du nouvel ordre mondial qui a émergé après la seconde guerre mondiale et qui est sérieusement mis à mal depuis le début du XXIe siècle. Il n’est pas inutile d’y revenir pour réaliser ce que peuvent convenir des hommes et des nations faisant primer l’intérêt général sur les intérêts nationaux. De quoi rester un minimum optimistes en ces temps troublés !

  • « Edward Weston — Modernité révélée » à la Maison européenne de la photographie

    « Edward Weston — Modernité révélée » à la Maison européenne de la photographie

    Le photographe américain Edward Weston (1886-1958) est exposé à la Maison européenne de la photographie (MEP), des photos de ses débuts durant les années 1900 agrandies avec des techniques de prise de vue privilégiant le flou artistique et des méthodes d’agrandissement en noir-et-blanc balbutiantes. Le rendu des tirages est sombre et bien loin de la netteté flamboyante des clichés d’aujourd’hui, dont celle de Tyler Mitchell à voit dans les salles attenantes.

    Après une carrière de photographe du quotidien (mariages, fêtes de famille, portraitiste) il va progressivement évoluer vers des photos sobres et minimalistes, des portraits intimes et dépouillés de toutes fioritures comme la série des nus sur les dunes sableuses de la Vallée de la Mort, ou celles sur des gros plans de légumes où l’on voit des poivrons à l’écorce nouée et torsadée ressemblant à une musculature d’athlète.

    Weston a beaucoup épousé ses modèles qui toutes lui ont inspiré de très beaux portraits, et de nombreux divorces…

    On quitte cette rétrospective pour s’orienter vers l’exposition « Tyler Mitchell — Wish This Was Real », jeune photographe contemporain, (il est né en 1995), qui se consacre à la photo communautariste du milieu afro-américain, rendue sur des clichés de très grandes dimensions, mise-en-scène avec des couleurs violentes, consacrée le plus souvent à des portraits en pied, mais aussi à des photos intimistes d’intérieurs de cette communauté, aux détails touchants, des photos encadrées de petits-enfants, posées sur un vaisselier en bois…

    De Weston à Mitchell, un siècle s‘est écoulé, technologies et modes de prises de vue ont évolué, mais l’œil et la vision du photographe est toujours là pour faire la différence entre photos de vacances et témoignages d’une époque.

  • Les « marronniers » de fin d’année secoués par les évènements

    Les « marronniers » de fin d’année secoués par les évènements

    Comme chaque année les chaînes françaises d’information en continu ressortent leur classiques « marronniers » de fin d’année. Le premier d’entre eux est rituel de tous les 25 décembre : comment Mme. Michu cherche à revendre sur Internet les cadeaux de Noël reçus la veille et qu’elle n’aime pas. Cette année encore nous n’y avons pas échappé.

    La journée du 31 décembre est généralement consacrée sur les plateaux médiatiques à essayer d’anticiper ce que va dire le président de la République dans ses vœux à la Nation le soir à 20H. Hélas, cette année encore ce spectacle affligeant a été diffusé par des journalistes qui s’écoutent parler parce qu’ils n’ont pas grand-chose d’intelligent à divulguer en ce jour de fête, et qu’ils veulent essayer de briller en montrant leur capacité d’anticipation à des téléspectateurs qui ont été plutôt moins nombreux que d’habitude à regarder et écouter les vœux de 20h qui n’ont été  pas été vraiment révolutionnaires ni bouleversants.

    Tout aussi classique le 1er janvier est la diffusion des « analyses » de ces vœux par le milieu médiatique. Mais cette année, le premier jour de l’année 2026 a été celui de la révélation de l’incendie d’un bar en Suisse qui a fait 40 morts et une centaine de blessés gravement brûlés. Encore plus éclatant, le 4 janvier au matin la planète stupéfiée apprenait l’exfiltration vers les Etats-Unis d’Amérique du président vénézuélien et de son épouse par des troupes américaines. On est passé d’un coup des « émissions spéciales » sur l’incendie à celles sur l’enlèvement.

    Couic : les commentaires post-vœux 2026 du président français sont définitivement passés aux oubliettes médiatiques alors que les plateaux télévisés traitent fébrilement de ces nouveaux sujets tellement plus excitants pour une presse en mal de remplir ses grilles en ces périodes de fête.

  • L’appauvrissement de la langue parlée sur les plateaux télévisés

    L’appauvrissement de la langue parlée sur les plateaux télévisés

    Ça y est, le « on va dire » passe en deuxième place des tics verbaux compulsifs derrière le « effectivement » sur les plateaux télévisés et même dans les dîners en ville. L’adverbe effectivement ponctue désormais les phrases de présentateurs et animateurs de télévision tous les cinq à six mots. Ce tic est apparu récemment depuis une ou deux années, assez brutalement, sans qu’on ne sache vraiment ce qui a déclenché cette dérive langagière désormais bien établie dans la bouche de tout le monde. Elle a même infusé dans la société où les citoyens se laissent souvent contaminer, effectivement !

    Ce grand remplacement linguistique ne semble pas inquiéter grand monde. Peu nombreux sont ceux qui le remarque. Ainsi va l’appauvrissement continue de la langue française accentué par l’inculture du monde de la presse « populaire » dans un environnement où elle a de moins en moins de lecteurs et où l’influenceuse à forte poitrine Nabilla déclare dix millions de suiveurs sur son compte Instagram et le fouteballeur M’Bapé, 129 millions. Vertigineux !

    Pas sûr qu’il ne soit facile d’inverser rapidement ce mouvement délétère.

  • FRANCHINI Philippe, ‘Continental Saïgon’.

    FRANCHINI Philippe, ‘Continental Saïgon’.

    Sorti : 1976, Chez : Equateurs (2015).

    Philippe Franchini est né à Saïgon en 1928. Son père, Mathieu, né en 1900 à Ajaccio en Corse, s’est installé en Indochine au temps de la présence française. Sa mère est vietnamienne, issue d’une riche famille locale. Mathieu est arrivé dans le pays à la suite d’un oncle pour y monter une petite affaire de mécanique automobile en 1924 avant d’acheter l’Hôtel Continental quelques années plus tard. L’établissement construit en 1880 dans la célèbre rue Catinat, en face du théâtre, présente un style colonial aujourd’hui un peu suranné. Il devint assez rapidement le centre du petit monde colonial français et de la grande bourgeoisie vietnamienne.

    Enfant à Saïgon Philippe découvre cet univers colonial, pas toujours très brillant, entre soirées mondaines dans la capitale et plantations dans les deltas, entre le business de l’opium et une armée en lutte contre différents mouvements de rébellion. Durant la deuxième guerre mondiale il apprend les compromissions du pouvoir colonial avec les forces de l’Axe pour conserver une illusion d’indépendance de l’Empire colonial français en Asie, jusqu’à ce que les Japonais occupent finalement le pays.

    Lui-même métis il est victime du racisme ambiant autant de la part des colons que des « indigènes ». Lorsqu’il reprend le Continental en 1965 des mains de son père, après quelques années passées en France, la défaite militaire française de Dien Bien Phu de 1954 a marqué la fin de la colonie indochinoise et l’indépendance du Viêt Nam qui reste divisé en deux entre le Sud et le Nord avec les germes de la guerre civile entre ces deux parties, l’une d’obédience communiste, l’autre pro-occidentale, division qui s’atténuera en 1975 avec la conquête du Viêt Nam du Sud par les forces communistes du Nord.

    Franchini raconte dans ce récit la vie en ex-Indochine (Viêt Nam, Cambodge et Laos) qui a fasciné tant d’apprentis colons, d’expatriés, de Corses ou de militaires : de la beauté des « congaï » à la langueur des fumeries d’opium, de la douceur des apéritifs mondain au Continental quand la chaleur humide de l’après-midi commence à baisser aux business douteux d’affairistes européens ambitieux, sans oublier un concept de domination coloniale dépassé mais qui n’abdiquera que par la force des armes rebelles.

    Durant l’épopée coloniale française, et même après, les Corses ont souvent été en bonne place en Asie et en Afrique, pour de bonnes et moins bonnes causes. A Bangui (République Centrafricaine) par exemple il existe encore une « rue des Corses » où est domicilié… le casino de la ville. Certains clans corses ont investi les colonies puis les ex-colonies, dans un environnement plus « souple » pour y dévelloper leurs affaires. Franchini les décrit d’ailleurs comme une communauté spécifique en Indochine.

    Enfant métis issu des deux mondes, il est aussi imprégné par les traditions vietnamiennes que lui enseigne la famille de sa mère décédée alors que Philippe n’avait que quelques années. Il raconte les séjours enchanteurs dans l’ile Ngu Hiêp propriété de ses grands-parents dans la région de Mytho mais aussi les relations un peu moyenâgeuses qui lient les différentes communautés vietnamiennes.

    Bien sûr le récit revient sur la guerre américaine quand le Continental était devenu le point de rencontre de la presse internationale couvrant ce conflit. On voyait alors se presser dans cette institution journalistes, écrivains, espions, « congaïs, barbouzes, militaires et idéalistes. Nombre d’auteurs ont cité ou mis en scène le Continental dans leurs œuvres, Graham Green (Un Américian bien tranquille), Malraux, Schoendoerffer, Lucien Bodard, Michael Herr (Putain de mort)… Mais l’aventure a pris fin en 1975 avec l’arrivée du Viêt-Cong à Saïgon pour rétablir l’unicité du pays sous la bannière communiste. L’Histoire a montré que le pays s’en est plutôt bien tiré et est devenu aujourd’hui l’un des farouches dragons asiatiques.

    « Continental Saïgon » a été publié pour la première fois en 1976, un an après la réunification. Philippe Franchini était revenu en France en 1975 juste avant la chute de Saïgon, sans doute plein des souvenirs encore prégnants de toute une époque qui a disparu alors que les Bô Dôi nord vietnamiens en pyjamas noirs, juchés sur leurs chars, défonçaient la grille du palais du président Thieu pour s’y installer. Franchini garde manifestement une certaine mélancolie de la vie asiatique qu’il a menée à la tête d’un hôtel devenu mythique, qu’il narre avec douceur et subtilité, et beaucoup de réalisme sur ce melting-pot de populations si fascinantes. Fin lettré il utilise dans son récit la graphie Viêt Nam qui fleure bon l’Indochine française, et non le Vietnam anglicisé comme adopté désormais aux Nations Unies ou sur le site de l’ambassade de ce pays en France…

    Franchini a repris le chemin de la France avec sa femme chinoise et leurs enfants. Il est devenu écrivain, historien et peintre, entre Ajaccio Paris.

  • « L’Agent secret » de Kleber Mendonça Filho

    « L’Agent secret » de Kleber Mendonça Filho

    Ce beau film sorti en ce mois de décembre a gagné quelques prix au dernier festival de Cannes. Il raconte les péripéties vécues par un chercheur dans les années 1970 alors que le Brésil est sous la dictature militaire du président général Ernesto Geisel (1907-1996), d’origine allemande, dont le portrait est affiché dans nombre de lieux publics dans le scénario comme il l’était à l’époque. Le pays est alors engagé avec d’autres dictatures sud-américaines et les Etats-Unis d’Amérique, contre la « subversion communiste » et les moyens employés dans cette lutte sans merci sont violents et fort peu démocratiques.

    Nous sommes à Recife, au Nord-Est du pays, au cours du carnaval où tout est permis. Marcello tente d’y refaire sa vie sous une fausse identité, et d’y retrouver son fils élevé par ses grands-parents maternels par suite du décès de la mère. Mais il est pourchassé pour « gauchisme » par toute une clique d’affairistes associés à des malfrats, avec la bénédiction du pouvoir politico-militaire, qui vont lui réserver un sort peu enviable.

    Le film qui dure 2h40 est tourné dans le monde coloré d’un Brésil populaire où chacun essaye de vivoter dans un environnement de contraintes. Alors il y a les purs qui combattent pour la liberté, les incertains qui font ce qu’ils peuvent, les corrompus qui profitent et les idéologues qui veulent soumettre et briser tout ce qui ne va pas dans leur sens. Marcello affronte avec courage les affres de la clandestinité et la peur des menaces. Il tente de survivre dans un monde de requins et d’assassins, et, surtout, de poursuivre son combat pour la liberté en essayant de ne pas trop mettre en péril ce qu’il lui reste de tendresse familiale.

    On a l’impression que les acteurs sont issus de ce peuple bigarré, avec ses imperfections et ses faiblesses. Ils rendent en tout cas une image réaliste de l’incroyable melting-pot qui fonde le Brésil, encore aujourd’hui. Près de 50 ans plus tard on croyait la dictature militaire rangée au rang des mauvais souvenir mais un ancien militaire, Jair Bolsonaro, glorifiant cette époque, est revenu au pouvoir par la voie des urnes en 2018 avant de perdre les élections présidentielles en 2022.

    La morale insufflée par Kleber Mendonça Filho est que la démocratie n’est jamais une situation acquise pour toujours et que la liberté est loin d’être une notion universelle. Une morale à méditer par les temps qui courent.

    Un très beau film.

  • Les vœux de Noël du président des Etats-Unis

    Les vœux de Noël du président des Etats-Unis

    Le président américain a souhaité un joyeux Noël à ses concitoyens. Microsoft les traduit ainsi :

    Joyeux Noël à tous, y compris à la racaille radicale de gauche qui fait tout son possible pour détruire notre pays, mais échoue lamentablement. Nous n’avons plus de frontières ouvertes, d’hommes dans le sport féminin, de transgenre pour tous, ni de forces de l’ordre faibles. Ce que nous avons, c’est un record boursier et des 401K, les chiffres de criminalité les plus bas depuis des décennies, aucune inflation, et hier, un PIB de 4,3, deux points de mieux que prévu. Les tarifs nous ont donné des milliers de milliards de dollars en croissance et prospérité, ainsi que la sécurité nationale la plus forte que nous ayons jamais eue. Nous sommes à nouveau respectés, peut-être comme jamais auparavant. Que Dieu bénisse l’Amérique !! Président DJT
    (Traduction Microsoft)

    Le terme « scum » est traduit par Microsoft en « racaille ». Une autre traduction possible est « ordure ». Bref, on reste dans le style agressif et autosatisfait désormais habituel du président américain. Il a pourtant fait des études dans une école de commerce états-unienne privée, la Wharton School, l’une des plus prestigieuses du pays dont les valeurs affichées sur son site web :

    Our strategic plan guiding us towards greater influence, innovation, and engagement for the advancement of business, education, and society at large.

    M. Trump devait sécher les cours lorsqu’on parlait de l’avancement de l’éducation ou de la société.

    Juin / Charlie Hebdo (09/03/2016)
  • LA BOETIE Etienne de, ‘Discours de la servitude volontaire’.

    LA BOETIE Etienne de, ‘Discours de la servitude volontaire’.

    Sortie : Discours de la servitude volontaire, Chez : Editions mille et une nuits (2025).

    C’est un texte clé de La Boétie (1530-1563), écrit dans ses jeunes années par celui qui devint le grand ami de Montaigne qui lui inspira cette célèbre citation « Parce que c’était lui, parce que c’était moi ». C’est ce discours qui aurait provoqué la rencontre des deux amis. La Boétie y développe la théorie que la tyrannie perdure aussi grâce à la fatalité et l’immobilisme du peuple tyrannisé. Même si le tyran s’impose d’abord par la force il ne peut perdurer que si les masses consentent plus ou moins librement à cette tyrannie.

    « Il est vrai qu’au commencement on sert contraint et vaincu par la force ; mais les successeurs servent sans regret et font volontiers ce que leurs devanciers avaient fait par contrainte. Les hommes nés sous le joug, puis nourris et élevés dans la servitude, sans regarder plus avant, se contentent de vivre comme ils sont nés et ne pensent point avoir d’autres biens ni d’autres droits que ceux qu’ils ont trouvés ; ils prennent pour leur état de nature l’état de leur naissance. »

    Il note que l’asservissement du peuple par le tyran n’est jamais autant facilité que par l’abrutissement de celui-ci, ce qui résonne étrangement à nos oreilles de citoyens du monde du XXIe siècle…

    « Cette ruse d’abêtir leurs sujets n’a jamais été plus évidente que dans la conduite de Cyrus envers les Lydiens , après qu’il se fut emparé de leur capitale […] Mais ne voulant pas saccager une aussi belle ville ni être obligé d’y tenir une armée pour la maîtriser, il s’assura d’un expédient admirable pour s’en assurer la possession. Il y établit des bordels, des tavernes et des jeux publics, et publia une ordonnance qui obligeait les citoyens à s’y rendre. Il se trouva si bien de cette garnison que, par la suite, il n’eut plus à tirer l’épée contre les Lydiens. Ces misérables s’amusèrent à inventer toutes sortes de jeux… »

    Le texte est assez frappant d’une vérité qui a traversé les siècles et qui rencontre aujourd’hui encore bien de regrettables applications. La Boétie note aussi la hiérarchisation de la tyrannie. Comme pour la corruption, elle n’est durable que si déclinée dans la hiérarchie du peuple : les petits doivent exercer une petite tyrannie/corruption, les moyens une moyenne tyrannie/corruption, pour que les grands assurent leur grande tyrannie/corruption plus ou moins à l’abri de la contestation. Et comme de tous temps et en tous lieux, les plus misérables (« les plus précaires » dirait-on aujourd’hui) restent les plus misérables car objets en dernier ressort de la tyrannie/corruption des plus puissants qu’eux.

    Traduit du vieux français pour la compréhension des lecteurs de notre siècle ce discours admirable n’est pas un discours de résignation. Certes le peuple compromet avec le tyran lorsqu’il reçoit de celui-ci suffisamment d’honneurs et d’or mais pour La Boétie le peuple garde intact son désir de liberté et il ne tiendrait qu’à lui de le réactiver pour ne plus consentir à la servitude. Si l’esprit de cette croisade pour la liberté du peuple reste d’actualité, il n’est pas sûr que le mode d’action préconisé, une espèce de désobéissance civile, soit bien efficace aujourd’hui à l’heure des grandes terreurs de masse, de Staline à Mao, en passant par Hitler et Pinochet, même si dans ces tyrannies certains se sont courageusement levés contre l’oppression.

    Cyrus le Grand fut un roi perse au VIe siècle avant J.-C. qui a vaincu Crésus roi de Lydie en Asie mineure, actuellement en Turqie.

  • Lénine à Paris

    Lénine à Paris

    Apposée sur un modeste immeuble du XIVe arrondissement, en pierre meulière et briques rouges, une plaque rappelle que Lénine (1870-1924), promoteur de la philosophie marxiste en Russie, idéologue de la révolution bolchevique de 1917, initiateur de l’internationale communiste, a séjourné quelques mois au 26 rue Beaunier entre décembre 1908 et juillet 1909. Condamné à la déportation en Sibérie en 1895, les autorités tsaristes l’autorisent ensuite à partir en exil à l’étranger en 1900 où il va poursuivre son travail idéologique avant de revenir à Moscou, expédié par les Allemands dans son fameux wagon soi-disant plombé pour mettre en œuvre son programme théorique élaboré en exil, notamment rue Beaunier, avec les résultats que l’on sait.

    Il n’est pas le seul théoricien du communisme à avoir séjourné à Paris. Marx et Engels l’ont précédé. Plus tard la France coloniale, bonne mère, a formé et accueilli nombre des futurs dirigeants marxistes ou maoïstes des nations décolonisées : Ho Chi Minh (Viêt Nam), Khieu Samphan (Cambodge), et bien d’autres. Ils ont laissé des traces, et pas que sur les plaques commémoratives accrochées sur les immeubles dans lesquels ils ont résidé !

  • « Gerhard Richter » à la fondation Louis Vuitton

    « Gerhard Richter » à la fondation Louis Vuitton

    Gerhart Richter est un peintre allemand né en 1932 à Dresde, ville qui fera partie de l’Allemagne « de l’Est » après la seconde guerre mondiale. Il n’était pas à Dresde lors des bombardements ravageurs par l’aviation alliée en 1945 mais il y assista de loin ce qui lui inspira des œuvres bien plus tard. Visionnaire, il fuit la République démocratique vers la République fédérale en 1961 avec sa femme alors que les forces prosoviétiques ont commencé la construction du mur « de Berlin » qui séparera l’Europe entre le monde communiste et le monde libéral jusqu’à sa chute en 1989. Un père recruté par la Wehrmacht et qui a fricoté avec les nazis, un oncle tué sur le front de l’ouest en France, une tante assassinée dans un hôpital psychiatrique, Richter traîne avec lui un lourd passif familial lié au passé guerrier de son pays qui l’aura sans doute aussi inspiré dans son œuvre, parmi bien d’autres sources.

    La fondation Louis Vuitton présente sa carrière, toujours en cours, par décennies qui correspondent à peu près aux séquences qu’il consacre à un style. Il y a celle, figurative, des premières années, où il peint à partir de photographies de paysages ou et natures mortes, mais aussi des portraits, souvent ceux de sa famille, en utilisant la technique du flou qui laisse le spectateur devant un abyme de pistes pour l’interprétation des toiles. Puis la période dédiée à la « dépeinture » (années 1970) dont notamment une impressionnante série de 48 portraits en noir-et-blanc, un peu à la façon de photos du studio Harcourt (uniquement des hommes, où l’on retrouve notamment Einstein, Mahler, Kafka…), et des déclinaisons floutées de l’Annonciation de Titien.

    C’est au cours de années 1980 qu’il se lance dans l’abstraction symbolisée entre autres par de gigantesques et impressionnants nuanciers sur lesquels sont déclinées à l’infini des palettes ou des tâches de couleurs, représentés sur différentes matières et dans un ordre aléatoire. Plus tard, à la fin des années 1980, une série troublante lui est inspirée par la mort des terroristes d’extrême gauche de la « Bande à Baader » en 1977 dont il peint les corps sans vie en nuances de gris, un peu à la façon sépia. Manifestement concerné par cette période sombre de l’histoire allemande il baptise l’une de ses toiles abstraites, mais très coloriée, « Gudrund » du prénom d’une des fondatrices de la « Fraction armée rouge » (nom officiel de la « Bande à Baader »).

    Inspiré par des photos d’actualité, il peint l’attentat du World Trade Center de 2001, mais également les avions américains bombardant l’Allemagne de son enfance en 1945, moment traumatique pour l’Allemagne du XXe siècle, avant de revenir à l’abstraction avec la série des Strip, autre forme des nuanciers mais cette-fois-ci les couleurs sont représentées par de fines lignes horizontales, superposées sur des toiles de très grand formats, projetées par des imprimantes à jet d’encre conçues spécialement pour l’occasion.

    Après une longue pause consacrée au dessin, à la conception d’un vitrail pour la cathédrale de Cologne, à l’emblème national pour décorer le Reichstag, et à sa famille, il revient vers la peinture et aborde enfin un sujet autour duquel il tournai depuis longtemps, celui de la Shoah, avec quatre tableaux peints sur les bases des rares photos qui ont pu sortir du camp d’extermination d’Auschwitz-Birkenau, qu’il reproduit avec un cadrage un peu différent et toujours sa marque de fabrique du flou-grisé.

    Pour illustrer le thème de la « représentation de la réalité » qu’il a interrogé tout au long de sa vie d’artiste il conçoit des installations composées de surfaces vitrées ou de miroirs, peints ou translucides, empilées verticalement. Sa réflexion est que chacun a sa propre interprétation du réel qui est lui-même divers, la preuve en est donnée devant plusieurs plaques vitrées séparées chacune par quelques centimètres dans lesquelles se mirent les spectateurs pour découvrir leurs silhouettes floutées, dupliquées et un peu distordues. Il joue avec ces outils réfléchissants qui donnent une image différente de la réalité, du moins telle qu’on la conçoit.

    Cette exposition donne à découvrir un créateur à l’œuvre immense, porté par des inspirations et des obsessions originales et un regard novateur sur son environnement. A 93 ans il est toujours actif depuis sa ville de Cologne.

    Voir aussi : https://www2.gerhard-richter.com/fr

  • « Jacques-Louis David » au Louvre

    « Jacques-Louis David » au Louvre

    Le peintre David (1748-1825) est exposé au musée du Louvre, un cadre qui correspond bien au style monumental de ses toiles et de ses toiles. On connait le célèbre et gigantesque tableau du couronnement de Napoléon où le « modeste » corse se coiffe lui-même de la couronne impériale devant le pape un peu dépité et Joséphine en pamoison, le tout dans la pourpre et les ors de l’Empire en 1804 à Notre-Dame de Paris. Celui de Marat trempotant, mort, dans sa baignoire après avoir reçu le coup de couteau mortel de Charlotte Corday en 1993 (l’original et deux copies réalisées par les élèves de David avec son autorisation sont présentés, l’original est reconnaissable par sa dédicace « A Marat » peinte sur la caisse en bois servant d’écritoire). Elle commit ce geste pour protester contre la violence sanguinaire et délirante qui avait saisi les révolutionnaires dont Marat était le tribun. Et on retrouve bien sûr également la toile « Bonaparte [alors premier consul] franchissant le Grand-Saint-Bernard » sur son fougueux cheval blanc.

    Bonaparte franchissant le Grand-Saint-Bernard

    D’autres toiles sont plus classiques, tournées vers l’antiquité, comme « Les Sabines » et « Le serment des Horaces », inspirés par plusieurs séjours qu’il fit à Rome. Tout ceci est un peu grandiloquent mais révèle un style flamboyant et un vrai talent de dessinateur hyperréaliste. Il a aussi utilisé son art pour traverser la politique de son temps. David fut un artiste engagé, pas toujours pour les bonnes causes. Ami de Robespierre et de Marat durant la Révolution après avoir fréquenté et peint les aristocrates sous la Monarchie, républicain convaincu il se fait élire à la Convention en 1992 d’où il vote la mort du Roi Louis XVI, puis peint les « martyrs » de la Révolution, dont Marat dans la célèbre toile de la baignoire. Il prend une part active au « travail » du « Comité de la sûreté générale » en cosignant nombre de décrets d’arrestation de « contre-révolutionnaires ». Bref, un personnage engagé dans la Révolution ce qui lui valu quelques comptes à rendre à la fin de celle-ci et il put méditer sur ses compromissions durant les quelques mois passés en prison avant d’être remis en liberté avec un non-lieu prononcé en 1796.

    Marat Assassiné (David)

    Il rebondit en marquant sa déférence à Bonaparte qu’il rencontre en 1796 et dont il sera le portraitiste officiel, avant de devenir « Premier peintre de l’Empereur ». A la fin de l’Empire en 1815 David reste fidèle à l’Empereur, s’exile en Belgique, y continue son œuvre et meurt en 1825.

    Si les convictions politiques de David ont été mouvantes (et pas très sympathiques), son talent fut permanent et grandiose, celui d’une époque sanglante.