Sortie : 1949, Chez : Gallimard.
Simone Weil (1909-1943) fut une brillante philosophe de la premiĂšre moitiĂ© du XXĂšme siĂšcle. Bien que dĂ©cĂ©dĂ©e dans la fleur de l’Ăąge elle a laissĂ© une Ćuvre majeure forgĂ©e aux contacts de l’anarchisme et de l’extrĂȘme gauche dont elle frĂ©quenta les penseurs et partagea les actions (notamment lors de la guerre d’Espagne), ainsi que du monde ouvrier dont elle endura le labeur en 1934 pĂ©riode au cours de laquelle elle interrompt sa carriĂšre de professeur de philosophie pour travailler en usine. EngagĂ©e dans la rĂ©sistance contre l’occupant allemand Ă partir de juin 1940, elle fuit ensuite le nazisme avec sa famille aux Etats-Unis en 1942 avant de revenir au Royaume-Uni oĂč elle dĂ©cĂšde d’une crise cardiaque le 24/08/1943. Elle Ă©tait tuberculeuse et s’Ă©tait Ă©puisĂ©e au travail.
« L’enracinement » est selon ses biographes une bonne synthĂšse de la pensĂ©e de Simone Weil qui sera publiĂ©e six annĂ©es aprĂšs sa mort. Le lecteur nĂ©ophyte est rapidement saisi par la puissance de la pensĂ©e de la philosophe, si jeune, qui se rĂ©fĂšre Ă une monumentale culture philosophique, littĂ©raire, politique, socioĂ©conomique⊠pour dĂ©velopper ses propres concepts. ElĂšve d’Alain, elle croise Simone de Beauvoir dans les couloirs de la Sorbonne, elle cite Aristote, Platon, Corneille, Lamartine comme PĂ©guy, Bernanos, Maurras, Marx ou l’Evangile.
Dans une premiĂšre partie intitulĂ©e « Les besoins de l’Ăąme » elle dĂ©cline ce qu’elle pense nĂ©cessaire Ă l’Ăąme humaine. Ce sont des droits mais aussi des devoirs des individus face Ă la collectivitĂ© et Ă eux-mĂȘmes : l’ordre, la libertĂ©, l’obĂ©issance, la responsabilitĂ©, l’Ă©galitĂ©, l’honneur, le chĂątiment, la libertĂ© d’opinion, la propriĂ©tĂ© (collective comme individuelle), etc⊠C’est toute une sĂ©rie de principes de pensĂ©e forgĂ©s Ă l’aune d’une expĂ©rience ouvriĂšre et de son parcours thĂ©orique, des principes qui aujourd’hui peuvent paraĂźtre quelque peu « rĂ©actionnaires » mais auxquels finalement incline souvent l’HumanitĂ© quels que soient les rĂ©gimes politiques au pouvoir.
La deuxiĂšme partie, « Le dĂ©racinement », explore les mĂ©canismes de la confusion qui saisit les hommes et femmes lorsque du fait d’un Ă©vĂšnement, subi ou choisi, ils se retrouvent coupĂ©s des liens « naturels » moraux, spirituels, intellectuels, propres aux communautĂ©s auxquelles ils appartiennent. C’est le dĂ©racinement de la condition ouvriĂšre (salariat, chĂŽmage, industrialisation, mĂ©canisation), le dĂ©racinement paysan Ă©galement, parfois provoquĂ© par l’oubli dans lequel est laissĂ©e cette corporation quand tonne la contestation ouvriĂšre ou lorsque l’une se construit en opposition Ă l’autre, mais aussi le dĂ©racinement du paysan provoquĂ©, notamment, si ce dernier est privĂ© de la propriĂ©tĂ© de la terre qu’il cultive, ou lorsqu’il reçoit un enseignement « urbain » basĂ© sur des certitudes scientifiques bien Ă©loignĂ©es des connaissances naturelles millĂ©naires du monde paysan.
Mais il y a aussi le dĂ©racinement gĂ©ographique apparĂ»t lorsque la nation, câest-Ă -dire l’Etat, s’est construite sur un territoire qui n’avait plus Ă voir avec celui des collectivitĂ©s humaines qui y rĂ©sidaient. La Nation s’est substituĂ©e Ă ces ensembles cohĂ©rents, remplaçant mĂȘme la notion de patrie qui a nĂ©anmoins repris le dessus lors des circonstances tragiques en 1914 et en 1940. Le dĂ©racinement de la Bretagne ou de la Corse lorsqu’elles furent rattachĂ©es Ă la France provoqua le dĂ©sespoir des populations et les rĂ©actions parfois violentes de leurs minoritĂ©s. MalgrĂ© tout, l’Etat, « une chose froide qui ne peut pas ĂȘtre aimĂ©e », a pu, progressivement au cours des siĂšcle depuis Richelieu, gĂ©nĂ©rer un sentiment de fidĂ©litĂ© de ses citoyens jusqu’au sacrifice suprĂȘme de masse lors des guerres, et qui a dĂ©passĂ© toute attente de 1914 Ă 1918 alors que l’Etat n’Ă©tait qu’objet de haine et de rĂ©pulsion !
La troisiĂšme partie porte sur « L’Enracinement », ou comment insuffler l’inspiration Ă un « peuple tout neuf » ? Hitler s’est essayĂ© Ă la propagande mais celle-ci est la nĂ©gation de l’inspiration. L’Ă©ducation, la suggestion, l’exemple restent des mĂ©thodes les plus efficaces pour atteindre ce but. Le GĂ©nĂ©ral de Gaulle a su les incarner depuis Londres en un moment exceptionnel de l’Histoire alors que ne dĂ©tenant aucune autoritĂ© officielle sur les français, ni responsabilitĂ© directe dans leur dĂ©bĂącle, il n’en Ă©tait que plus libre pour exercer un « pouvoir spirituel » sur eux (rappelons que Simone Weil, elle-mĂȘme installĂ©e Ă Londres, y est dĂ©cĂ©dĂ©e en 1943 donc sans connaĂźtre l’aboutissement heureux du mouvement des français libres). Le choix mĂ©ticuleux des mots utilisĂ©s, sa seule arme, a permis au gĂ©nĂ©ral rebelle « d’inspirer » les français.
Cette derniĂšre partie rĂ©digĂ©e d’un seul trait, non divisĂ©e en chapitres, est l’objet d’une longue et riche rĂ©flexion sur les vertus de l’action, ce qui transforme la rĂ©flexion en acte, sur la transcendance du malheur (de 1940) pour revenir au gĂ©nie de la France, sur la faim et la soif de justice indispensables pour le gouvernement des hommes, sur le pouvoir, la perfection humaine, sur les effets dĂ©lĂ©tĂšres du besoin de « grandeur » (Hitler encore, mais aussi NapolĂ©on ou CĂ©sar), sur le gĂ©nie, la puretĂ© dans la crĂ©ation, l’exercice de la force dans les relations humainesâŠ
Et puis, alors que nĂ©e juive mais restĂ©e agnostique Simone Weil s’est rapprochĂ©e du christianisme Ă partir des annĂ©es 1930, elle aborde dans les derniĂšres pages de « L’Enracinement » les sujets de Dieu et de la Providence, depuis l’Empire romain jusqu’Ă nos jours, avant de conclure cet ouvrage par un court et plutĂŽt inattendu dĂ©roulement sur le travail physique comme centre spirituel d’une « vie sociale bien ordonnĂ©e ».
On sort un peu vertigineux de la lecture de ces 400 pages de pensĂ©e complexe dont il faut parfois reprendre quelques passages pour ĂȘtre sĂ»rs de bien les apprĂ©hender. C’est un dĂ©luge de mots et de concepts mais on termine fascinĂ©s devant la richesse des raisonnements de l’auteure qui dĂ©clenchent un vĂ©ritable bonheur de l’esprit du lecteur mĂȘme non philosophe.